Quand la recherche sur le cannabis fait progresser les neurosciences

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Quand la recherche sur le cannabis fait progresser les neurosciences

Décryptage

Du cannabis autorisé à circuler librement dans notre cerveau sans qu’on soit en infraction, est-ce possible ? C’est presque vrai…

Publié le: 
11/10/2016

Un peu d’histoire… Les effets du cannabis sont connus depuis l’antiquité mais son principe actif, le D9-tétrahydrocannabinol, D9-THC, communément appelé THC, n’a été identifié qu’en 1964. Le récepteur CB1 sur lequel il se lie dans le système nerveux a été découvert en 1990.
La découverte d’un récepteur pour le THC a fait soupçonner l’existence d’une molécule naturelle qui s’y lie. De fait une première molécule a été identifiée en 1992 : il s’agit de l’anandamide (d’après le sanscrit « Ananda » signifiant joie ou félicité) qui est donc un cannabinoïde endogène (endogène = qui prend naissance à l'intérieur du corps) ou endocannabinoïde ; bien que l’anandamide et le THC se lient au récepteur CB1, ils ne possèdent pas la même structure chimique. Un deuxième récepteur, nommé CB2, et d’autres endocannabinoïdes, en particulier le 2-AG, qui se lie surtout au CB2, ont été identifiés par la suite.

Merci au cannabis d’avoir été à l’origine de cette découverte !

Les endocannabinoïdes sont des modulateurs

A la différence des neurotransmetteurs classiques dont chaque synapse possède un stock, les endocannabinoïdes sont produits à la demande et en petite quantité par le neurone post-synaptique, celui qui reçoit le signal d’information. Ils diffusent vers les récepteurs CB1 qui sont situés sur le neurone pré-synaptique, permettant ainsi de transmettre un signal en sens inverse et de jouer le rôle de modulateur.
L’activation des CB1 a pour conséquence de réduire transitoirement ou durablement la libération des neurotransmetteurs, qu’ils soient excitateurs ou inhibiteurs. L’endocannabinoïde est ensuite très rapidement éliminé.
A un instant donné, l’action modulatrice des endocannabinoïdes ne s’exerce pas à travers tout le cerveau mais seulement au niveau des synapses (le lieu de la communication entre les neurones) qui en ont besoin.
Les doses faibles d’endocannabinoïdes produisent chez l’animal des réponses comportementales qui sont un mélange d’effets excitateurs et dépresseurs. Les endocannabinoïdes ont des effets physiologiques qui ressemblent à ceux induits par le THC : diminution de la douleur, baisse de la température centrale, réduction de la motricité.
De la même façon, ils réduisent l’anxiété à dose faible, mais attention, c’est l’effet inverse avec une forte dose. Lorsqu’on fume un joint la concentration de THC augmente massivement dans le cerveau.
Le THC va se fixer sur les récepteurs CB1 mais ne peut être rapidement éliminé car sa concentration est élevée et il n’est pas métabolisé par les voies de dégradation des endocannabinoïdes puisque sa structure chimique est différente. De plus tous les récepteurs CB1 du cerveau et du corps entier sont activés, ce qui fait perdre toute sélectivité au signal modulateur et son « sens » physiologique.

En conséquence les effets modulateurs naturels endocannabinoïdes sont perdus. De plus, en cas de consommation régulière, le récepteur CB1 se désensibilise (la désensibilisation consiste en une diminution de l'intensité de la réponse du récepteur malgré la présence continue d'un stimulus d'égale intensité) ; ses capacités à exercer ses fonctions régulatrices sont alors très diminuées.

Particularités des récepteurs cannabinoïdes

Les récepteurs cannabinoïdes appartiennent à la famille des récepteurs transmembranaires et sont couplés à des protéines G (les protéines G transmettent le signal provenant du récepteur à différentes molécules à l’intérieur de la cellule). Le CB1 est exprimé dans le système nerveux central et les tissus périphériques alors que le CB2 semble n’être présent que dans les cellules du système immunitaire. CB1 est ainsi plutôt impliqué dans les effets psychotropes (= sur le cerveau) des cannabinoïdes, alors que CB2 l’est dans leurs effets immunomodulateurs (= modulation des défenses immunitaires). Le CB1 est l’un des récepteurs dont le taux d’expression est le plus élevé dans le système nerveux central. A l’inverse il est quasiment absent du tronc cérébral qui contient les centres de contrôle des fonctions cardiovasculaires et respiratoires ; cela explique l’absence de dose létale (=dose qui peut provoquer la mort) du cannabis.

Une fois activés, les CB1 agissent sur plusieurs voies de signalisation cellulaire dont les actions combinées entraînent une réduction de la libération de neurotransmetteurs, de la durée du potentiel d’action et de sa fréquence (= nombre de potentiels d’actions par seconde). Les densités de récepteurs CB1 les plus importantes sont observées au niveau des noyaux de la base (striatum et pallidum) et le cervelet. Cette localisation explique les effets inhibiteurs des cannabinoïdes sur les performances psychomotrices et la coordination motrice.L’expression des récepteurs CB1 dans le cortex cérébral et dans l’hippocampe explique quant à elle les effets délétères des cannabinoïdes sur la mémoire à court terme et les fonctions cognitives.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

Olivier

Manzoni

Directeur de recherches - INSERM

Directeur de recherches - Physiopathologie de la plasticité synaptique

 

 
Le THC a permis de découvrir les endocannabinoïdes, des modulateurs qui régulent la libération des neurotransmetteurs dans les synapses.
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