Derrière le rire, des risques bien réels

Le protoxyde d’azote est un gaz incolore, quasi inodore, longtemps associé aux foires du XIXᵉ siècle et au soulagement de la douleur. Plus connu sous le nom de « gaz hilarant », il semble en apparence presque inoffensif tant son image semble positive, marqueur soit de l’amusement soit du soin en médecine. Pourtant, les effets neurologiques, psychiatriques et vasculaires de ce produit sont potentiellement graves, et son usage détourné est devenu en quelques années un véritable problème de santé publique.

Un peu d’histoire

Le protoxyde d’azote a été découvert en 1776 par le chimiste britannique Joseph Priestley. Quelques années plus tard, en 1800, Humphry Davy en expérimente les effets et décrit avec précision les sensations d’euphorie et d’hilarité qu’il provoque. Il évoque même ses propriétés antalgiques (=anti-douleur), suggérant déjà un usage médical.

C’est en 1844 qu’un tournant décisif survient. Horace Wells, dentiste américain, assiste à une démonstration publique de « gaz hilarant ». À la fin du spectacle, un volontaire, encore sous l’effet du gaz, chute en descendant de l’estrade. Un clou lui transperce le mollet. Pourtant, il ne semble ressentir aucune douleur. Wells comprend immédiatement le potentiel anesthésique du protoxyde d’azote pour les soins dentaires. Il deviendra l’un des pionniers de l’anesthésie moderne.

L’histoire personnelle de Wells illustre cependant une ambivalence troublante : il développera lui-même une consommation problématique de substances psychoactives, dont le protoxyde d’azote, et se suicidera en prison en 1848. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, tous les éléments étaient déjà présents : euphorie recherchée, réversibilité rapide des effets, risques traumatiques liés aux chutes, propriétés antalgiques… et risque addictif.

Deux usages, deux statuts

En France, le protoxyde d’azote pur est disponible sous deux formes distinctes, chacune correspondant à un cadre réglementaire différent.
D’une part, il est utilisé en anesthésie générale ou en mélange équimolaire avec l’oxygène (=même nombre de molécules) pour ses propriétés antalgiques et anxiolytiques, notamment par des professionnels de santé tels que les pédiatres et les dentistes lors de gestes douloureux courts.
Il est inscrit sur la liste des substances vénéneuses et son administration est très encadrée.
D’autre part, il est commercialisé comme additif alimentaire dans les cartouches destinées aux siphons à chantilly. Ces cartouches sont en vente libre, bien que leur cession aux mineurs soit interdite en France depuis 2021.

usages réglementés du protoxyde d'azote N2O

Problème de santé publique

Depuis plusieurs années, les signalements aux centres d’addictovigilance ont augmenté de manière exponentielle passant de moins de 10 avant 2018 à plus de 500 en 2024 en France.
La multiplication de cartouches métalliques vides dans l’espace public illustre l’augmentation de cette consommation. qui concerne en particulier les adolescents et les jeunes adultes.
Les bonbonnes de grande capacité tendent progressivement à remplacer les cartouches unitaires, favorisant les usages collectifs et rendant l’estimation des doses consommées moins précise.
Ce phénomène ne relève plus d’usages marginaux ou festifs isolés. Il s’agit désormais d’une diffusion large, rapide et socialement visible, facilitée par les réseaux sociaux et la vente en ligne. L’accès est simple, discret, peu coûteux, et le produit continue à être perçu comme inoffensif.
Or cette perception est trompeuse.

Les risques immédiats

Le protoxyde d’azote présente une toxicité aiguë sous-estimée.

Le premier danger, lors d’une inhalation, est l’asphyxie par manque d’oxygène. Le protoxyde d’azote remplace l’oxygène dans les poumons, ce qui peut conduire à une hypoxie sévère, c’est-à-dire à une réduction de l’apport d’oxygène dans l’organisme.
D’autres effets aigus sont fréquemment observés :

  • malaise, perte de connaissance ;
  • vertiges importants ;
  • désorientation ;
  • altération du jugement ;
  • diminution des réflexes, notamment du réflexe de toux, exposant au risque de fausse route ;
  • brûlures par le froid liées à l’expansion du gaz sous pression ;
  • chutes et traumatismes.

Le protoxyde d’azote réduit l’attention, les fonctions cognitives et la vigilance. Son implication dans des accidents sur la voie publique ou des accidents domestiques est documentée. Le caractère bref des effets ne signifie pas une absence de danger : quelques minutes peuvent suffire à provoquer un accident grave.

La consommation d’autres substances psychoactives peut augmenter les risques.

L’usage de protoxyde d’azote en milieu festif est parfois associé à d’autres consommations, notamment celles d’alcool et de cannabis. Ces associations peuvent augmenter certains risques.

Les complications liées aux usages répétés et massifs

Lorsque la consommation devient régulière, prolongée et/ou à forte dose, les complications changent de nature et de gravité.

Risque d’addiction

Le protoxyde d’azote peut induire un trouble de l’usage, avec perte de contrôle de la consommation, craving (envie irrépressible de consommer), augmentation progressive des quantités consommées et poursuite malgré les conséquences négatives. La dépendance psychologique est bien réelle.

Complications neurologiques

Les atteintes neurologiques constituent aujourd’hui l’une des principales causes d’hospitalisation liées au protoxyde d’azote. Il peut s’agir d’atteintes de la moelle épinière et/ou d’atteinte périphérique.
Les symptômes incluent notamment :

  • fourmillements ;
  • troubles de la marche ;
  • faiblesse musculaire ;
  • troubles de la sensibilité profonde ;
  • instabilité …

Un diagnostic précoce et l’arrêt immédiat des consommations sont essentiels.

Une prise en charge spécialisée en neurologie permet de limiter les séquelles.

Dès l’apparition de signes neurologiques après inhalation, il est nécessaire de consulter au plus vite.

Complications psychiatriques

Des épisodes psychotiques, des troubles de l’humeur et des manifestations anxieuses sévères ont été rapportés. 

L’effet dissociatif du gaz peut précipiter ou aggraver des troubles psychiatriques préexistants.

Complications vasculaires

Des accidents thrombotiques (=liés à la formation de caillots dans le sang) ont été observés chez des sujets jeunes, souvent sans facteur de risque cardiovasculaire identifié :thromboses veineuses profondes (=caillots dans une veine), embolies pulmonaires (=caillot dans une artère des poumons) ou accidents vasculaires cérébraux ont été décrits.

Mécanisme de la toxicité

La vitamine B12 est essentielle au fonctionnement du système nerveux et à la synthèse de l’ADN. Le protoxyde d’azote oxyde de manière irréversible l’ion cobalt contenu dans la vitamine B12, rendant cette dernière inactive.
C’est par ce mécanisme que l’utilisation chronique du protoxyde d’azote entraînerait une toxicité neurologique et hématologique (=au niveau du sang).
Par ailleurs on observe des niveaux élevés d’homocystéine, un acide aminé qui est produit naturellement par le corps lors du métabolisme des protéines. Il ne peut plus être transformé car la Vit B12 est non fonctionnelle. L’élévation de l’homocystéine constitue un facteur de risque de manifestations thromboemboliques. Ainsi s’explique l’association entre usage chronique de protoxyde d’azote, complications neurologiques et accidents vasculaires.