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Dans une interview pour MAAD Digital, Pierre-Alexis Geoffroy, psychiatre addictologue et médecin du sommeil, décrit l’impact de la consommation de substances psychoactives sur le sommeil
Propos recueillis par Morgane Marivoët
Pierre-Alexis Geoffroy est psychiatre et addictologue, médecin du sommeil à l’hôpital Bichat et au GHU Paris Psychiatrie Neurosciences, et professeur de médecine à l’Université Paris Cité.
Pierre-Alexis Geoffroy : C’est un temps nécessaire pour être performant·e et au maximum de ses capacités en journée : quand on dort mal, quand on est mal reposé·e, nos capacités dans tous les domaines sont diminuées.
C’est la nuit que nous régénérons notre corps, que nous récupérons notre stock d’énergie, que nous mémorisons. Pendant le sommeil, il y a une certaine stabilisation des différents processus métaboliques : le sucre, le système immunitaire, l’absorption lipidique. Sur le plan mental, c’est au cours du sommeil que les émotions s’équilibrent, que le stress diminue. La nuit, c’est une sorte de « reset », de récupération, de régénération de l’ensemble de ces processus pendant les différentes phases du sommeil.
P-A. G. : Il y a plusieurs cycles de sommeil. Chaque cycle dure en moyenne 1h30, cela varie légèrement en fonction des personnes. Le premier stade que l’on appelle N1 est le stade d’éveil. Ensuite le corps enchaîne sur le stade de sommeil lent, léger, c’est un sommeil de transition, vers des sommeils plus profonds : ce sont les stades N2 et N3. Ces stades sont récupérateurs et régénérateurs, ils sont essentiels à la vie et à la survie. Enfin, le dernier stade, celui du sommeil paradoxal : contrairement aux premières phases lentes, avec des tracés au niveau de l’activité cérébrale très ralentie, l’activité est ici plus soutenue, les personnes sont très profondément endormies, les muscles sont complètement relâchés.
En première partie de nuit, on remarque plus de phases de sommeil profond, et plus de sommeil paradoxal en deuxième partie de nuit. Chaque stade à son rôle : les stades de sommeil profond servent à récupérer et régénérer l’organisme et ses différentes fonctions, tandis que le stade de sommeil paradoxal participe à la mémoire, au traitement des émotions et du stress.

P-A. G. : D’abord, il est important de préciser que nous avons tou·te·s une horloge interne, ce que l’on appelle aussi un processus circadien, qui régule l’alternance de phases d’éveil et de sommeil sur 24h. Ce processus est codé génétiquement, on parle de chronotype : il est donc propre à chacun·e. En fonction de son horloge interne, on peut avoir des moments de préférence d’endormissement ou d’éveil, c’est ce que l’on définit souvent comme le fait d’être plutôt du soir ou du matin. La bascule d’une phase à une autre dépend donc de notre chronotype (codé génétiquement) et de notre horloge interne (influencée par nos modes de vie). L’étude de ces rythmes biologiques s’appelle la chronobiologie. Généralement, plus l’on est éveillé·e, plus l’on est fatigué·e et plus on ressent ce que l’on appelle une pression de sommeil.
Les produits stimulants comme la cocaïne, les amphétamines et autres produits de synthèse, agissent sur notre horloge interne en la décalant. C’est ce qui nous rend éveillé·e plus longtemps et augmente notre temps de vigilance. Ces produits ont aussi des effets sur les cycles de sommeil : ils diminuent les sommeils profond et paradoxal. Le sommeil sera plus superficiel, avec plus de micro-éveils, donnant lieu à un sommeil de mauvaise qualité.
P-A. G. : C’est une combinaison d’effets. L’horloge interne est décalée (comme pour un décalage-horaire) et la phase de sommeil paradoxal étant diminuée, le stress accumulé la veille ne sera pas atténué par un sommeil qui apaise et régule nos émotions en temps normal. De plus, lorsque l’on est en privation de sommeil, on peut être plus irritable et nos émotions fluctuent plus vite. Notre sommeil étant de mauvaise qualité, on peut avoir des manques de vigilance et des somnolences contre lesquelles nous allons lutter, ce qui peut aussi nous rendre irritable.
P-A. G. : Absolument, c’est une sorte de cercle vicieux. On dort mal donc on ne se sent pas bien pendant la journée, donc on consomme à nouveau pour pouvoir se sentir mieux et être plus vigilant. Il y a aussi les effets liés au système de récompense. Les privations de sommeil et les troubles de l’horloge interne dûs à la consommation de ces substances rendent le système de récompense plus vulnérable aux addictions : les récompenses liées à la consommation de produits psychostimulants vont être plus fortes lorsqu’on est en privation de sommeil. Le système de récompense est plus sensible à la récompense le soir, notamment parce que les hormones du plaisir sont sécrétées le soir.
Tous les psychostimulants vont interagir et impacter directement l’horloge interne.
P-A. G. : Le cannabis, comme l’alcool, sont plutôt consommés le soir et impactent directement le sommeil : il sera de mauvaise qualité, ce qui impactera l’état de la personne durant la journée. Certaines personnes disent que ça les aide à dormir, et elles ont raison !
Le cannabis diminue le temps d’endormissement. Par contre, il inhibe complètement le sommeil paradoxal. Le problème, c’est qu’il s’agit d’un sommeil de moins bonne qualité qui va se détériorer avec le temps. Avec un usage chronique, une tolérance va apparaître : il faudra augmenter la dose de cannabis pour retrouver un effet sur le temps d’endormissement, et une petite amélioration au début de nuit. Mais le reste de la nuit, par contre, sera de mauvaise qualité parce que le sommeil paradoxal, dont nous avons besoin pour digérer nos émotions et notre stress, est inhibé.
> Un article pour en savoir plus : Les effets du cannabis sur le sommeil | Maad Digital

Quant à l’alcool, c’est un peu pareil : c’est vrai qu’après avoir bu, on s’endort plus rapidement. Par contre, la nuit va être fragmentée, avec moins de sommeil profond. En parallèle, la consommation d’alcool avant le coucher augmente les ronflements et les apnées du sommeil : on dort moins bien car on respire moins bien. Le sommeil paradoxal est un peu inhibé, moins qu’avec une consommation de cannabis certes, mais il est inhibé.

P-A. G. : Dans son joint, en règle générale, on va mettre du cannabis et du tabac : on retrouve là un stimulant, en l’occurrence la nicotine, et un dépresseur, le cannabis.
Dans le cas où je fume juste une cigarette, je me sens mieux, je me sens relaxé‧e parce qu’on vient apaiser une tension et une irritabilité de sevrage grâce à la nicotine.
Quand il y a les deux, le THC contenu dans le cannabis, qui est quand même assez sédatif et qui aide à s’endormir, contrebalance un peu les effets psychostimulants du tabac, (mais il y aura effectivement les effets du tabac). Donc il y a un coût double : le coût du tabac qui va fragmenter le sommeil, qui va entraîner des pauses respiratoires un peu plus longues, et les effets qu’on a décrits du cannabis en lui-même.
P-A. G. : Si vous avez des idées plein la tête, vous êtes encore très vigilant‧e, votre température centrale est haute vous n’avez pas du tout envie de dormir. Mais il faut aller travailler le lendemain, ou aller à l’école il faut bien trouver une solution. La médecine du sommeil permet justement de traiter la cause de l’altération du sommeil, que ça soit une cause de l’horloge, une cause de sommeil, d’hyper-éveil lié à des pathologies d’insomnie, (que ça soit) des apnées, des jambes sans repos… Il y a différentes maladies du sommeil, pour chaque maladie identifiée, on a des traitements spécifiques, qui ne sont pas toujours médicamenteux, et qui peuvent permettre d’aider une personne à se sevrer de son produit. Chez les personnes qui souffrent d’addiction, c’est très fréquent. Les pathologies du sommeil sont le facteur prédictif de rechute et de re-consommation le plus important.
Il faut en parallèle mettre en place ce qu’on appelle l’hygiène de sommeil : la somno-éducation. Avoir des horaires de coucher et de lever réguliers, en particulier de lever. Dans la mesure du possible, il faut se lever tous les jours à heure fixe, de façon à ce que le coucher se synchronise avec. Le week-end, il ne faut pas se décaler plus de 1h30 sur ces heures de coucher et de lever, sinon vous souffrez de ce qu’on appelle du jet-lag social, et comme tout jet-lag, le début de semaine suivante va être très difficile, souvent avec un peu de privation de sommeil, un peu de somnolence. Il y a une utilisation du lit qui est faite pour dormir, mais pour rien d’autre que ça. Il y a quelque chose de très comportemental dans le sommeil, le lit doit être associé au sommeil. En cas d’insomnie, sortez du lit, et revenez quand vous avez sommeil. Il y a aussi la lumière, qui est un synchroniseur hyper important de l’horloge. On doit avoir de la lumière le matin, et on est souvent sous-exposé : on va rester à l’intérieur, on va s’enfermer dans des bureaux… Or, on a besoin de lumière, c’est un signal d’éveil très fort, qui inhibe la sécrétion de mélatonine. Donc, lumière le matin, voire luminothérapie. A l’inverse, le soir, on se protège un peu de la lumière : diminuer l’éclairage, priver un peu la lumière bleue, qui est très stimulante, et qui va inhiber la sécrétion de mélatonine. L’environnement doit être silencieux, très obscur. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez mettre un masque, des bouchons d’oreilles. Il faut essayer de maintenir la température de la chambre entre 18 et 19 degrés.
Et enfin, je terminerai peut-être par ça, par le café ou l’eau de stimulant. La recommandation, ce n’est pas de psychostimulant après 16h, parce que sinon, ça va retentir sur votre qualité et votre architecture de sommeil.
P-A. G. : Quand on commence un sevrage, plus de 90% des patients ont des troubles du sommeil, et plus de la moitié des patients après le sevrage vont garder une plainte de sommeil. On sait très bien que quelle que soit l’addiction, on va avoir plus de la moitié des patients qui garderont après le sevrage des problèmes de sommeil. Les patients nous le disent très bien : si on prend l’exemple classique de l’alcool, ils dorment mal, et à la fin du sevrage, la benzodiazépine (médicament anxiolytique) qu’on a le plus de mal à retirer, c’est celle du soir. Sauf que retirer cette benzodiazépine, c’est prendre le risque de ne plus réussir à s’endormir, et donc de re-consommer pour pallier cette difficulté d’endormissement.
P-A. G. : Ça dépend des gens. On sait qu’on met à peu près un mois à retrouver des cycles veille-sommeil normaux après l’arrêt et le sevrage d’alcool. C’est à peu près pareil pour les autres produits.
Mais il y a plus de la moitié des personnes qui ne vont pas retrouver ce sommeil. Il faut absolument, si ces problèmes persistent après un arrêt de produit, consulter un médecin pour traiter cette dimension, parce qu’il n’y a pas de raison que ça disparaisse tout seul. Le sommeil, c’est un pilier de la santé. C’est à la fois une cause et une conséquence des troubles addictifs.
Et on l’oublie parce qu’on a l’impression que c’est un peu un temps inutile, un temps d’ennui. Quand on a une addiction, on passe déjà beaucoup de temps à chercher le produit ou à essayer de gérer à la fois sa famille, son entourage, son travail. On est déjà en difficulté à mener tout de front. Donc, le sommeil, des fois, on le néglige un peu. Probablement que c’est une erreur dans le sens où c’est aussi par le sommeil que l’on va s’en sortir et que l’on va pouvoir avoir moins d’envie, moins de cravings, moins de rechutes.
Donc, prendre soin de son sommeil c’est d’abord prendre soin de soi, de son expérience de vie, mais aussi augmenter ses chances de s’en sortir par rapport au produit.
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