Ce comportement appelé drunkorexie toucherait jusqu’à un·e jeune adulte sur deux : explications scientifiques

La drunkorexie, qu’est-ce que c’est ?

Le mot drunkorexie est né en 2008. Il vient de la contraction de « drunk », être ivre en anglais, et anorexie. A l’origine, ce nouveau terme désignait le fait de ne pas manger avant de boire de l’alcool, pour éviter de prendre du poids (car l’alcool est calorique).

Comparaison du métabolisme de l'alcool avec l'alimentation
Extrait de l’article Boire de l’alcool sans manger pour garder la ligne ?

Depuis, on sait que la drunkorexie (alcoolorexie en français) ne se limite pas à ce seul objectif. En effet, on peut aussi se priver de nourriture pour être ivre plus rapidement, considérer l’alcool comme un remplacement de repas, compenser après une soirée par du sport intensif, des vomissements… . Ainsi, les troubles alimentaires sont variés et peuvent être observés avant, pendant, et/ou après la consommation d’alcool, et apparaître pour différentes raisons.
Le mot drunkorexie n’est donc pas parfait car il met l’accent sur la restriction alimentaire, alors que les comportements sont plus variés. Pour l’instant, il n’existe pas de terme consensuel en français pour rendre compte pleinement de ce phénomène.

La drunkorexie n’est pas un diagnostic médical officiel. Contrairement à l’anorexie, elle ne désigne pas une pathologie, mais un ensemble de pratiques, observées principalement chez les jeunes, où se croisent troubles alimentaires et consommation d’alcool à risque.

Drunk + anorexie : ensemble des pratiques où se croisent troubles alimentaires et consommation d'alcool à risque

Qui est concerné·e ?

Actuellement, il n’existe pas de données permettant d’évaluer précisément l’ampleur du phénomène de drunkorexie en France. Même si la consommation d’alcool tend à diminuer chez les jeunes, les pratiques de consommation évoluent.
Les quelques données disponibles proviennent d’études ciblées, menées sur des échantillons de jeunes, le plus souvent en milieu scolaire ou universitaire.

Et contrairement aux idées reçues, la drunkorexie ne concerne pas seulement les filles : les garçons sont tout aussi concernés.

Selon les études, 6 à 39% des jeunes déclarent avoir déjà restreint leur alimentation avant de boire. Parmi les jeunes qui consomment de l’alcool, jusqu’à la moitié disent avoir adopté un comportement de drunkorexie au moins une fois.
Même si les motivations sont variées, la fréquence de la drunkorexie reste semblable quelle que soit la raison. Et là encore, les filles sont tout autant concernées que les garçons.

Quels sont les risques ?

Les jeunes qui adoptent des comportements de drunkorexie ont souvent une consommation d’alcool plus fréquente et plus importante que celles et ceux qui ne le font pas, augmentant ainsi le risque de conséquences négatives associées à cette consommation, notamment sur leur santé, leurs relations sociales, leur réussite scolaire. La drunkorexie pourrait également exposer à l’usage d’autres substances, comme le cannabis ou la prise de médicaments, bien que les liens restent encore à préciser.

Même si les risques à long terme sont encore peu explorés, la drunkorexie pourrait favoriser le développement d’un trouble de l’usage d’alcool plus sévère et chronique.

Mais la drunkorexie n’est pas seulement liée à l’alcool. Elle est aussi associée à des troubles alimentaires plus importants, observés même en dehors d’un épisode de consommation d’alcool. Ces jeunes seraient plus enclin·e·s à sauter des repas, à s’acharner à faire de l’exercice pour perdre du poids ou à utiliser des médicaments pour se purger, ce qui reflète une relation plus fragile et conflictuelle avec leur alimentation.

Ces comportements pourraient devenir plus graves dans le temps et conduire à terme à un trouble des conduites alimentaires.

Au-delà des conséquences liées à l’alcool ou à l’alimentation, la drunkorexie est également associée à une plus grande exposition à des situations à risque, comme des rapports sexuels non consentis ou des violences physiques.

Enfin, consommer de l’alcool à jeun n’est pas sans effet sur le cerveau : cela peut entraîner des pertes de mémoire plus importantes, des trous noirs, des vertiges, du stress… Avec la répétition des épisodes de drunkorexie, des troubles cognitifs pourraient apparaître progressivement, comme des difficultés de mémoire, de raisonnement ou de prise de décision. Ces effets restent encore peu documentés, mais les premières recherches suggèrent qu’ils ne sont pas à négliger.

Mémoire épisodique sous alcool
Extrait de l’article Trou noir et alcool

Comprendre ce comportement

Les jeunes sont particulièrement exposé·e·s au culte du corps. Les injonctions sont nombreuses : être mince pour les filles, musclé ou athlétique pour les garçons. En parallèle, la consommation d’alcool est largement normalisée et perçue comme un comportement social « ordinaire ». Mais ces deux normes – l’idéal de minceur et la valorisation de l’alcool en contexte festif – peuvent parfois entrer en conflit. La drunkorexie apparaît alors comme une façon de concilier les deux : continuer à boire pour ne pas se sentir exclu·e, tout en limitant l’apport calorique pour rester conforme aux attentes liées à l’apparence physique. Pour certain·e·s, la drunkorexie permettrait de se sentir plus confiant·e·s, plus attirant·e·s, ou plus à l’aise avec leur apparence.
Avec le temps, cette stratégie peut s’installer dans les habitudes. Ainsi, chez certain·e·s jeunes, la drunkorexie devient un « réflexe », une sorte de routine intégrée aux épisodes de consommation d’alcool. Ils et elles se sentent ainsi approuvé·e·s socialement, connecté·e·s aux autres membres du groupe. La drunkorexie n’apparaît pas forcément comme un problème, mais plutôt comme une adaptation “normale” à un environnement social et aux attentes liées au corps.

Mais pour d’autres, la drunkorexie peut aussi être le reflet d’un mal être psychologique plus profond. Certain·e·s jeunes expliquent qu’ils et elles y ont recours pour améliorer leur humeur, atténuer les émotions négatives, pour se sentir moins coupables de consommer de l’alcool. Dans certains cas, les jeunes concerné·e·s présentent des symptômes d’anxiété et de dépression, associés à une faible estime de soi et des difficultés dans leurs relations sociales et amoureuses.

Il est donc important d’en parler, car derrière ces comportements de drunkorexie, il peut y avoir un mal-être qui mérite d’être écouté.

Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle non négligeable dans l’adoption des comportements de drunkorexie : certaines publications peuvent normaliser, voire valoriser, la consommation d’alcool associée à une certaine image du corps. Ce type de contenu renforce parfois la banalisation des comportements de drunkorexie, surtout quand ils sont mis en scène de manière “fun” ou esthétique. Par ailleurs, les réseaux sociaux peuvent aussi être source d’anxiété chez les jeunes qui, confronté·e·s à des images idéalisant le corps, ressentent une grande insatisfaction vis-à-vis de leur propre apparence. Cette exposition permanente pourrait pousser certain·e·s jeunes à adopter des comportements de drunkorexie pour garder le contrôle de leur apparence tout en restant dans la norme sociale de consommation d’alcool.

Conclusion

La drunkorexie n’est pas un trouble officiellement reconnu, mais un ensemble de comportements observés principalement chez les jeunes qui consomment de l’alcool. Sauter un repas pour boire de l’alcool, ne pas manger pour être ivre plus rapidement, compenser les calories par du sport : ces comportements sont parfois perçus comme banals ou “stratégiques”, mais ils peuvent s’installer dans la routine et avoir des conséquences sur la santé physique et mentale. Selon les études, près d’un·e jeune sur deux ayant une consommation d’alcool aurait déjà adopté ce type de pratique, et autant de filles que de garçons sont concerné·e·s.

Même si la recherche scientifique sur la drunkorexie est en cours, ces premières observations permettent de mieux comprendre ce phénomène, et soulèvent des questions importantes sur le rapport au corps, à l’image et à l’alcool chez les jeunes.