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De la première consommation à la sensation de manque, voici comment l’addiction à des substances psychoactives comme le tabac, l’alcool ou le cannabis, et certains comportements comme les jeux d’argent perturbent le fonctionnement du cerveau… 1ère partie : la prise de décision

L’addiction est un état dans lequel l’individu n’a plus le contrôle de soi face à un produit psychoactif, comme l’alcool, la nicotine, le cannabis, la cocaïne etc, ou un comportement (jeu en ligne, jeu d’argent). On consomme alors qu’on sait que cela porte préjudice à soi-même et à son entourage, on consomme plus qu’on ne le voudrait, on prend des résolutions pour arrêter mais elles ne résistent pas à l’appel du produit. Plus souvent qu’il ne semble, les individus souffrant d’une addiction ne savent même plus pourquoi ils persistent dans ces comportements malgré leurs conséquences néfastes. Pourtant, au commencement, au début de la rencontre avec le produit ou le comportement, la situation est tout autre, on gère.
Le cerveau est le centre de gestion de nos conduites. Examinons par quels mécanismes nous perdons le contrôle et développons une addiction.

Face à un stimulus, comme par exemple le désir de consommer un produit, que ce soit une substance psychoactive ou non (ici, on a pris pour exemple un burger), ou de participer à un jeu, le cerveau va déclencher un certain nombre d’opérations avant d’aboutir à la décision de consommer/participer ou pas, l’enjeu final étant l’excitation, la récompense et/ou le plaisir, que peut procurer la consommation ou le comportement. Ces opérations mettent en jeu plusieurs structures cérébrales qui communiquent entre elles via des réseaux de neurones dont certains constituent le circuit de la récompense.
Les connaissances actuelles individualisent trois étapes principales dans la prise de décision.
L’évaluation consiste à prédire l’intensité de la récompense attendue, en clair « que vaut ce produit sur le plan des sensations et quel bénéfice me procurera-t-il ? ». De nombreux paramètres vont être pris en compte parmi lesquels :
L’analyse de tous ces paramètres va conduire à envisager plusieurs options ayant chacune un résultat escompté. Cela peut être la consommation sans aucune retenue ou assortie d’un MAIS, par exemple, ce n’est pas le bon moment, je suis trop stressé, je me méfie etc. Ou, à l’inverse, l’aversion, le refus de consommer, non cela ne me plaît, ne me convient pas, je ne connais pas les risques etc.
Cette étape est cruciale puisqu’elle conditionne la décision finale, consommation ou non. Le cerveau doit avoir la capacité d’écarter les options venant concurrencer celle choisie et de résister aux éventuelles pressions extérieures. Cette fonction est appelée l’inhibition.
Le retour d’information est le bénéfice, le ressenti procuré par l’action menée associé à ses conséquences. Ce bénéfice peut schématiquement être de 4 ordres :
Dans les cas 2 et 3, il existe une différence entre la récompense attendue et la récompense réelle. Il y a eu erreur de prédiction. Dans le cas 4, il existe un conflit entre la récompense et des conséquences parallèles.
Ce retour d’information est primordial car il est enregistré dans le cerveau. Il sera rappelé et inclus dans l’étape 1 d’évaluation lorsque le sujet sera à nouveau confronté à une situation identique, dans notre exemple celle de consommer le même produit.
La capacité de décision, du fait des contraintes internes et externes évoquées à l’étape évaluation, est sujette à des incertitudes. Elle impose d’avoir une certaine flexibilité d’esprit et de raisonnement. La décision choisie ne sera pas forcément rationnelle et optimale mais sera satisfaisante. Elle déclenchera l’action qu’on nomme « action dirigée vers un but » car elle a été réfléchie.
Alors que dans l’action dirigée vers un but les décisions sont réfléchies et prennent en compte leurs conséquences, ici l’action est décidée par une habitude, un conditionnement beaucoup plus rigide et non conscient.
Dans ce système les étapes de prise de décision que sont « l’évaluation » et « la sélection des options» sont omises. En effet l’individu, en répétant son comportement de consommation, a appris et retenu des associations entre l’obtention de la récompense et certains contextes, par exemple la sensation de son état interne, comme être stressé, ou être avec des amis, ou dans son salon, ou dans un bar etc. En conséquence, dès qu’il se trouve dans l’un de ces contextes le comportement, ici la consommation, doit être déclenchée.
Cet apprentissage lie un stimulus à une réponse comportementale, court-circuitant tout contrôle exercé par une réflexion en amont, de sorte que les éventuelles conséquences néfastes de l’action ne sont pas prises en compte au moment où elle est initiée.
Le point important dans ce fonctionnement dit « d’habitude » est que le stimulus n’est pas l’objet qui apportera la récompense mais des éléments intérieurs ou extérieurs qui y sont associés.

Les prises de décision sont régies par un circuit dans le cortex préfrontal, le grand chef d’orchestre du comportement. Ce circuit passe par plusieurs zones du cortex, certaines étant impliquées dans la motricité et d’autres dans les émotions. Il est connecté et interagit avec le circuit de la récompense qui comprend plusieurs structures : l’amygdale, l’insula, le cortex préfrontal, le striatum, le tubercule olfactif et l’aire tegmentale ventrale.

Ces structures sont connectées entre elles. La dopamine est un neurotransmetteur central du circuit de la récompense, ainsi que le GABA et le Glutamate. Au départ le stimulus va activer l’aire tegmentale ventrale ce qui va générer une libération de dopamine dans le noyau accumbens. Le signal va être traité et circulera dans le circuit de récompense jusqu’au cortex préfrontal. De nombreux résultats de travaux en laboratoire convergent vers le fait que cette partie du cortex joue un rôle important non seulement dans l’attribution d’une valeur à un stimulus ou un objet mais aussi dans la prise de décision.

Il a été montré que la libération de dopamine n’est pas responsable de la sensation de plaisir mais contribue à prédire la survenue du plaisir. Lorsque vous présentez sa gamelle à un chien, après qu’il ait appris que c’est le récipient de sa nourriture, il commence à remuer sa queue. Il est excité car il sait ce que la gamelle prédit, c’est sa dopamine qui parle. Il y a un stimulus qui suscite le désir, le wanting en anglais.

Les neurones dopaminergiques sont très impliqués dans la phase anticipatoire des comportements motivés car ils répondent particulièrement à la présentation de stimuli prédictifs de la récompense. Pour des récompenses non addictives, comme le burger, l’odeur en passant à côté d’un restaurant, génère une libération de dopamine dans le noyau accumbens, ce qui avertit le système de récompense que l’opportunité de manger se présente. Si on achète le burger et qu’on en mange un bout, c’est à ce moment-là que survient le plaisir, la satisfaction de l’action accomplie, le liking en anglais, qui est généré par la libération d’opiacés endogènes, les endorphines produits par l’organisme (voir article Influence des endorphines sur l’addiction).

Si le burger est aussi bon qu’on se le représentait, la prédiction était donc correcte, et les neurones dopaminergiques n’ont pas de nouveau signal à envoyer, ils maintiennent leur activité de base. Si le burger est meilleur qu’anticipé, les neurones dopaminergiques vont envoyer un signal au circuit de la récompense pour enregistrer cette nouvelle valeur, et si le burger est mauvais, ils vont devenir complètement muets pour signaler au système de la récompense qu’il ne faudra pas s’exciter la prochaine fois qu’on passe devant ce restaurant. C’est l’aversion. A chaque fois la valeur motivationnelle du burger et des stimuli qui y sont associés est enregistrée dans une structure appelée l’amygdale.

Le réseau sérotoninergique central a son origine dans les noyaux du raphé, ensemble de structures situées à plusieurs endroits sous le cortex cérébral. Les projections multiples depuis les noyaux situés sous le mésencéphale (= cerveau moyen) vers l’aire tegmentale ventrale, le noyau accumbens et le cortex préfrontal lui permettent de moduler toutes les régions du système nerveux central, en régulant les autres systèmes de neurotransmission comme le glutamate, le GABA, la noradrénaline et la dopamine.

Le striatum reçoit de nombreuses projections sérotoninergiques et plusieurs études ont montré que la sérotonine intervient dans la sélection du type d’action en favorisant celles dirigées vers un but aux dépens des actions d’habitude. Par ailleurs, la baisse de la sérotonine diminue la sensibilité à la récompense mais son augmentation n’a pas d’incidence sur le plaisir ressenti (liking) ni sur la motivation à consommer (wanting).

Ce système est parfaitement calibré et permet de maintenir des évaluations adaptées dans un environnement fluctuant. Mais les substances psychoactives dérèglent ce système, ce qui les rend addictives. Tous les produits ou comportements addictifs partagent une propriété unique : ils génèrent une libération intense de dopamine à chaque exposition. Prenons l’exemple de l’addiction à la nicotine, la vue d’un paquet de cigarettes (ou même d’un expresso pour ceux qui aiment le leur avec une cigarette) génère une libération de dopamine dans le noyau accumbens ce qui prédit « la cigarette va être bonne ». Si l’individu prend une cigarette et la fume, la nicotine va entraîner une augmentation de la libération de dopamine dans le noyau accumbens au moment de la consommation. Mais que la cigarette soit trouvée bonne, super bonne ou mauvaise par le fumeur, le cerveau a enregistré le signal de la récompense. Et cela survient à chaque cigarette ou chaque verre d’alcool…. De sorte que le circuit de la récompense génère pour la substance une motivation de plus en plus grande à chaque exposition quel que soit le plaisir obtenu. Ce cas de figure est une des clefs des premières étapes du comportement addictif.

A cela s’ajoute le phénomène d’accoutumance. En effet, en cas de répétition de la prise de substance, le cerveau va réagir pour faire face à l’afflux de dopamine. Il enclenche le processus de désensibilisation qui est une forme de régulation permettant d’éviter les conséquences néfastes d’une stimulation prolongée. Elle se manifeste par une diminution de l’intensité de la réponse cellulaire malgré la présence continue d’un stimulus d’égale intensité.

Le processus de désensibilisation s’appuie sur plusieurs types d’adaptations au niveau moléculaire :
La résultante est que la valeur de la récompense de la substance n’est pas diminuée, par contre il faut en consommer plus pour obtenir l’effet désiré.
Prochaine partie du dossier sur la dérive progressive vers l’addiction : Les mécanismes de l’addiction – 2/3
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