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Dans une interview pour MAAD Digital, Florence Vorspan, psychiatre addictologue, décrit les modes de consommation et les effets des cannabinoïdes sur le cerveau
Propos recueillis par Morgane Marivoët
Florence Vorspan est psychiatre et addictologue, responsable de plusieurs unités de soins au sein de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, et également responsable d’un groupe de recherche Université Paris Cité – Inserm qui développe de nouveaux traitements pour des patient·e·s qui souffrent d’addiction.
Florence Vorspan : Les cannabinoïdes sont une famille de produits, assez récents dans l’arsenal des psychotropes, puisque leur caractérisation date des années 1990. Les produits que les patient·e·s utilisent sont le plus souvent des cannabinoïdes issus de la plante du cannabis, consommés pour des effets psychotropes agréables, une espèce d’ivresse, une euphorie etc. Des effets désagréables peuvent également survenir : angoisses, paranoïa, perceptions anormales. Une dépendance peut aussi s’installer chez certaines personnes.
En consultation, nous rencontrons de plus en plus de patient·e·s utilisant des cannabinoïdes de synthèse, qui ne sont pas issus de la plante mais fabriqués en laboratoire. Ils s’avèrent être beaucoup plus puissants que les cannabinoïdes naturels. Ces produits de synthèse sont censés donner des effets plaisants beaucoup plus importants, parce que leur affinité pour les récepteurs endocannabinoïdes (présents dans le cerveau naturellement) est bien plus importante. En contrepartie, les effets désagréables sont démultipliés.
F.V. : Ces effets apparaissent dans les minutes ou les heures qui suivent les consommations, avec cet effet de paranoïa, des perceptions sensorielles modifiées voire des hallucinations, qui sont très angoissantes. Nous constatons aussi le développement d’une dépendance chez certain·e·s patient·e·s. Dans la dépendance, les patient·e·s souffrent à la fois des effets liés à la prise chronique d’un produit et des effets liés à l’arrêt, le syndrome de sevrage. Ce syndrome de manque existe chez les patient·e·s dépendants·e·s du cannabis. Il se caractérise par des troubles du sommeil (difficultés d’endormissement, cauchemars, sommeil déstructuré), une perte d’appétit, de l’irritabilité, des maux de tête, des troubles digestifs peu spécifiques. Ces symptômes surviennent dès les premiers jours de l’arrêt mais peuvent durer trois ou quatre semaines après l’arrêt. Ce sevrage est d’autant plus intense chez les personnes qui consomment des cannabinoïdes de synthèse.
F.V. : Le tétrahydrocannabinol (THC) est l’un des alcaloïdes de la plante de cannabis qui a été décrit en premier. Il se fixe sur les récepteurs cannabinoïdes endogènes (présents dans le corps). Il est à l’origine des effets psychotropes. Ces effets plaisants d’ivresse, de perception visuelles et auditives modifiées, sont produits par la molécule THC, quand elle se fixe sur les récepteurs CB1. De même, l’addiction et les manifestations de sevrage sont liées à l’action de la molécule de THC.

D’autres cannabinoïdes présents dans la plante de cannabis ont été décrits. Par exemple, le cannabidiol (CBD) est réputé pour ne pas faire ressentir les effets hallucinogènes et être plutôt anxiolytique, antiépileptique et hypnotique.
Quand on fume du cannabis, on a une espèce de cocktail de plusieurs molécules.
F.V. : En général c’est principalement fumé. Il y a quelques années, il y a eu un scandale sanitaire aux Etats-Unis où plusieurs personnes sont décédées après avoir utilisé des cigarettes électroniques avec des produits huileux, et notamment des cannabinoïdes. En effet, vaporiser de l’huile dans les poumons peut causer des complications.
F.V. : Nous recevons des patient·e·s qui ont souvent 40-45 ans, un certain nombre d’années de consommation derrière eux et sont souvent usager·e·s de drogues multiples. Ces patient·e·s consomment des cannabinoïdes de synthèse occasionnellement. Nous n’avons pas de consultations jeunes consommateurs (CJC), mais les profils décrits par nos collègues qui ont des CJC sont plutôt des jeunes qui ont déjà consommé du tabac et du cannabis, plus “traditionnels”, issus des plantes, et qui passent à ce type de produit pour augmenter les effets ressentis.
F.V. : Non, ce ne sont pas les mêmes. La principale molécule endogène qui se fixe sur les récepteurs CB1 est l’anandamide. C’est similaire à ce qui se passe pour le tabac : l’être humain n’a pas évolué pour fumer du tabac. Mais il se trouve que les motifs structurels des molécules ne sont pas infinis dans le monde vivant. La nicotine, qui est l’alcaloïde du plant de tabac, est un analogue de l’acétylcholine, un neurotransmetteur qui joue un rôle dans la mémoire, l’apprentissage et l’activité musculaire. C’est pour ça que ce qu’on appelle certains récepteurs à l’acétylcholine dans notre cerveau « récepteurs nicotiniques ». Ce sont des récepteurs qui ont été décrits quand on a découvert la nicotine, parce que la nicotine se fixait dessus. Mais ils sont conçus pour fixer l’acétylcholine. C’est la même chose pour les endocannabinoïdes. Nous avons des récepteurs CB1 et CB2 dans le système nerveux central, qui permettent aux endocannabinoïdes de se fixer. Ce sont des molécules fabriquées par notre organisme, notamment afin que les neurones communiquent à distance avec les cellules immunitaires par exemple. Il se trouve que dans la plante de cannabis, il y a des molécules structurellement analogues de ces endocannabinoïdes : elles se fixent sur nos récepteurs et produisent un effet psychotrope. Cela relève du hasard de la nature !
F.V. : Les cannabinoïdes issus de la plante de cannabis, fumés sous forme de résine ou d’herbe, présentent des risques pour la santé puisque leur potentiel addictif est démontré. Ils représentent également un risque pulmonaire lié à la combustion, donc un risque de cancer, de pneumopathie obstructive, etc. Le cannabis présente aussi des risques cardiovasculaires dû à de l’hypertension chez certaines personnes. A forte dose, il y aussi un risque d’effets aversifs, angoissants, de troubles paranoïaques ou hallucinatoires. Les cannabinoïdes de synthèse peuvent produire ces effets de façon démultipliée.
F.V. : Le cannabis et les cannabinoïdes de synthèses présentent un effet sédatif pouvant altérer les capacités attentionnelles des consommateur·ice·s : ils/elles retiennent moins de choses que des personnes qui ne consomment pas. Ce n’est pas vraiment un trouble de la mémoire, c’est une difficulté à enregistrer des informations, qui est normalement réversible à l’arrêt de la consommation. Cela peut être très gênant pour des jeunes qui sont scolarisé·e·s ou étudiant·e·s. Les recherches nous ont également appris que le système endocannabinoïde a un rôle dans la constitution du système nerveux central, se pose donc la question des conséquences potentielles sur les capacités cognitives d’un enfant à naître si du cannabis ou des cannabinoïdes sont consommés pendant une grossesse.
Bonus vidéo : Le Cannabis et la mémoire
F.V. : Oui, globalement, les personnes souffrant de troubles psychiatriques sont plus vulnérables et ont plus de risques de développer une addiction. Pour ces personnes, comme pour tou·te·s les consommateur·ice·s, au départ la consommation de cannabis est souvent liée à une recherche d’effets anxiolytiques et agréables. Mais le risque de devenir dépendant·e est supérieur en cas de trouble psychique (dépression, trouble bipolaire et schizophrénie par exemple).
Néanmoins, lorsqu’il est consommé à forte dose, ou par des personnes plus vulnérables, le cannabis peut provoquer des angoisses, de la paranoïa etc… un ensemble de symptômes désagréables, opposés aux effets recherchés. Chez des personnes souffrant de troubles psychiatriques, ces effets désagréables peuvent faire décompenser un trouble ou rendre le traitement inefficace.
Il y a aussi beaucoup de littérature scientifique qui pose la question : est-ce que le cannabis provoque une augmentation des cas de psychose ? C’est-à-dire est-ce que la consommation de cannabis peut rendre schizophrène quelqu’un·e qui ne l’était pas ?
Ces études montrent que les consommations de cannabis, notamment précoces, à forte dose, sont statistiquement associées des risques accrus d’épisodes psychotiques.
Dans ces études, les épisodes psychotiques ont une définition très large, qui vont de la manifestation transitoire à la schizophrénie. Cela nous pousse à déconseiller la consommation de cannabis chez les personnes qui se savent malades, mais aussi chez les personnes qui n’ont pas de symptômes mais qui savent que des parents proches (frères, sœurs, parents, cousins, cousines, oncles ou tantes) souffrent de schizophrénie.
F.V. : Cela se comprend dans la logique des consommateur·ice·s qui cherchent l’effet d’ivresse cannabinoïde sans la sédation. En effet, si les cannabinoïdes sont coupés avec des produits stimulants, il y a effectivement l’effet de deux substances, c’est-à-dire un effet d’agitation, d’accélération psychique, de tachycardie ou d’hypertension provoqués par le produit stimulant, qui s’ajoute à l’effet du cannabis. Le risque est que cela majore un effet de paranoïa ou hallucinatoire du cannabinoïde. Dans ce cas, les effets ne s’annulent pas, mais se potentialisent et risquent de faire sortir le plus désagréable de chaque produit.
F.V. : Oui, les produits de cannabis issus de la plante du cannabis sont illicites en France : il est interdit de les produire, de les stocker, de les céder, de les vendre, de les consommer.
Les cannabinoïdes de synthèse, substances nommées HHC, HHCO, HHCP, etc. qui peuvent être ingérées, vapotées ou fumées, c’est la même chose ! Si la formule chimique change et qu’un nouveau produit sort, il ne figure pas forcément sur les listes des produits stupéfiants identifiés, mais ils sont censés être interdits.
Le CBD a eu ces dernières années un statut plus changeant. Actuellement, s’il est sans THC, il est autorisé. L’achat en pharmacie est néanmoins recommandé pour obtenir un produit dont la qualité de fabrication est garantie, et le suivi par un·e professionnel·le·e de santé est également recommandé.
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