L’histoire des stocks de faux médicaments retrouvés en Syrie en 2024

A la suite de la chute du régime syrien de Bachar el-Assad en décembre 2024, des stocks massifs de Captagon®, un médicament dont la commercialisation est aujourd’hui interdite, ont été découverts. Revenons donc sur ce produit et son histoire.

Composition

Le principe actif du Captagon® est la fénétylline. Cette molécule a été synthétisée en 1961 par un laboratoire allemand. Une fois absorbée par le tube digestif, la fénétylline est transformée en deux molécules :

  • l’amphétamine à raison de 24,5% de la dose ingérée et 
  • la théophylline, 13,7% de la dose ingérée. 

L’amphétamine agit en augmentant fortement la libération de dopamine, ce qui entraîne une augmentation de l’éveil, de la concentration, de la performance physique et une sensation de bien-être et de confiance (voir aussi vidéo Quels sont les effets de l’amphétamine sur le cerveau ?). C’est une substance psychoactive stimulante (voir article Peut-on comparer les drogues ?).

La théophylline est une substance contenue dans les feuilles de thé, et c’est aussi un produit de la digestion du café (voir article Café : habitude ou addiction ?). Elle a des propriétés diurétiques (aide à l’élimination de l’eau par les reins) et bronchodilatatrices (augmente le diamètre des bronches). Elle est aussi stimulante, mais moins que l’amphétamine.

Extrait de l’article Peut-on comparer les drogues ?

Usages

Des essais cliniques menés au début des années 1960 avaient montré qu’une heure après son administration, 50 mg de fénétylline (soit un comprimé de Captagon®) améliorait le résultat de tests psychologique et psychomoteur, et augmentait la productivité et la capacité à se concentrer. 
Initialement commercialisé en vente libre en Europe, le Captagon® a été rangé dans les produits prescrits sur ordonnance dès 1964, à l’initiative du laboratoire fabricant en raison du signalement d’effets secondaires : hallucinations et tendances agressives dus à l’amphétamine , et troubles du rythme cardiaque et digestifs dus à la théophylline.
Le médicament a été largement utilisé en Europe dans les années 1960-70 avec pour indication les troubles de l’attention chez l’enfant, la dépression, la narcolepsie (= trouble du sommeil marqué par une somnolence excessive ou récurrente). Dans cette dernière indication il a été prescrit en France et certains pays avoisinants jusqu’en 2013, date de son interdiction.

Fonctionnement / métabolisme

Les deux molécules, amphétamine et théophylline, augmentent mutuellement leur effet psychoactif. elles franchissent facilement les membranes de lipide qui protègent le cerveau (= la barrière hémato-encéphalique).
La théophylline est éliminée par le foie via une enzyme dont l’activité est inhibée par l’amphétamine. En conséquence, l’amphétamine est éliminée de l’organisme plus rapidement que la théophylline.

Risque d’addiction

L’utilisation prolongée peut entraîner une dépendance et des effets secondaires. Les plus courants sont une dépression sévère, une insomnie pouvant durer plusieurs jours, des palpitations et une perte d’appétit. Des cas de vision trouble, vertige, sécheresse de la bouche, difficultés à respirer ont aussi été rapportés. D’autres effets secondaires sont inhabituels : une étude datant de 2015, portant sur 101 sujets hospitalisés pour une addiction au Captagon®, rapporte l’existence de délires de jalousie (variété de délire passionnel. Le sujet a la conviction a priori d’être trompé, le plus souvent sans fondements réels) chez 25% d’entre eux, ce qui pourrait être la conséquence des insomnies.
Aux Etats-Unis le Captagon® n’a jamais été approuvé comme traitement médical et a été rangé dans la liste des produits interdits, au même titre que l’héroïne, le LSD et la cocaïne, dès 1981, mesure reprise par l’OMS en 1986.

Contrefaçon

Selon un rapport d’Interpol publié en 1984, la première saisie de Captagon « contrefait » a eu lieu en Allemagne, elle comptait près d’1 million de comprimés fabriqués au Liban. Peu cher et très disponible, le produit était utilisé comme un substitut à la cocaïne par les personnes dépendantes. La prévalence (= nombre de cas dans la population) de consommation, de 11% en 1976, est passée à 16% en 1983, une augmentation notable. Sur 393 consommateurs excessifs soignés pendant cette période, 212, soit 53%, étaient dépendants. Progressivement la consommation s’est déplacée vers le Moyen-Orient où les laboratoires clandestins étaient installés (et le sont encore), la Syrie étant considérée comme le principal pays producteur et exportateur. Les saisies ont été multiples et impressionnantes par leur volume, par exemple 8,8 millions de comprimés en Egypte en 2016. Le Captagon® est aujourd’hui la substance la plus consommée chez les jeunes du Moyen Orient d’après les données disponibles. Les combattants engagés dans les multiples conflits qui minent cette région du Monde depuis des dizaines d’années l’ont aussi utilisé en grande quantité en raison de la capacité du produit à augmenter l’agressivité au combat, l’éveil et les performances. L’analyse des comprimés contrefaits saisis a montré que, depuis plus de 20 ans, la plupart ne contenaient pas de fénétylline mais des amphétamines et de la caféine additionnés de molécules diverses comme :

  • l’éphédrine, produit indiqué pour traiter l’hypotension artérielle lors d’une anesthésie, 
  • le métronidazole, antibiotique et antiparasitaire,
  • la procaïne, anesthésique local,
  • la triméthoprime, antibiotique, 
  • la chloroquine, antipaludéen, 
  • le paracétamol, antalgique et antipyrétique. 

La quantité d’amphétamine était très variable d’un comprimé à l’autre, certains n’en contenant même pas. Par contre le nom Captagon® reste inscrit sur les comprimés pour conserver leur attrait et la confiance des consommateurs. 

On ne dispose actuellement pas de données sur l’utilisation du Captagon® en Europe.