L’addiction expliquée par les neurosciences - 3/3

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L’addiction expliquée par les neurosciences - 3/3

Décryptage

De la première expérience à la sensation de manque, voici comment les substances psychoactives comme le tabac, l’alcool ou le cannabis perturbent le fonctionnement du cerveau…
3ème partie: l'addiction et la perte de plaisir

Publié le: 
19/09/2016
La désensibilisation ou l’accoutumance

Les consommateurs de produits addictifs l’ont bien remarqué : plus souvent on en prend, plus il faut augmenter la dose pour obtenir l’effet recherché. Pour certains c’est une marque de virilité, on est des durs, on encaisse.

La réalité biologique est tout autre. Le phénomène est dénommé tolérance ou accoutumance ou désensibilisation des récepteurs.

La désensibilisation est une forme de régulation qui permet d’éviter les conséquences néfastes d’une stimulation prolongée. Elle se manifeste par une diminution de l'intensité de la réponse cellulaire malgré la présence continue d'un stimulus d'égale intensité.

Biologie cellulaire des synapses
Distribution des récepteurs inhibiteurs à la surface d'un neurone : les récepteurs synaptiques (rouge) sont en face des boutons inhibiteurs (vert). Crédits : Inserm/Triller, Antoine 2009

Les drogues, quelles qu’elles soient, sont de puissants stimulants des récepteurs.  Le cerveau se met alors en mode « protection » pour lui permettre de fonctionner correctement, maintenir son homéostasie malgré la présence de ces stimulants. Il va alors utiliser le processus de désensibilisation qui s’appuie sur plusieurs types d’adaptations au niveau moléculaire :

•    « internalisation » des récepteurs qui sont « cachés » à l’intérieur des neurones et donc ne sont alors plus exposés aux stimulants

•    diminution du nombre de récepteurs synthétisés, donc moins de cibles pour les produits

•    mise en position « off » des récepteurs par modification de leur structure, le stimulant ne déclenchant alors plus aucune action.

L’accoutumance à une drogue peut automatiquement déclencher l’accoutumance à une autre drogue, on parle alors de tolérance croisée, par exemple l’alcool et certains médicaments, ou l’alcool et les drogues hallucinogènes.

L’accoutumance est un vrai piège. En effet l’organisme fait de son mieux pour s’adapter mais il le fait dans un mauvais sens : en « obligeant » en quelque sorte le sujet à consommer plus pour obtenir l’effet désiré, il en amplifie les effets toxiques directs et les lésions potentielles des organes

Le manque

En plus d’altérer le fonctionnement du système de récompense, la prise répétée de produits psychoactifs va sur-activer le circuit neurobiologique du stress. En conséquence la réactivité au stress va augmenter, ce qui favorise l’émergence d’émotions négatives. Cette humeur dysphorique (= de mécontentement) va se faire particulièrement sentir lors de la phase « descendante » suivant la consommation ou lorsque le sujet n’a plus de produit : c’est le manque, qui se manifeste par un mal-être général, une irritabilité, une hyper-réactivité, angoisse, des maux de ventre, voire des mouvements brusques….

La prise de produit ne procurera plus aucune récompense, elle ne permettra que de lever le mal-être dû au manque. Le plaisir, le « liking », a disparu. Par contre le « wanting » est puissamment ancré dans la tête et la recherche du produit est envahissante. Enfin toute consommation s’effectuera sur un mode compulsif avec perte de contrôle. L’homéostasie initiale est rompue, le produit est intégré comme un élément nécessaire au fonctionnement cérébral, le cerveau est prisonnier.

Sortir de l’addiction

Peut-on revenir en arrière ? Reconstruire les circuits du cerveau qu’on a modifiés ? La réversibilité des modifications des circuits neurobiologiques provoquées par les produits psychoactifs est mal connue. Il apparaît toutefois que plus la durée et la fréquence d’exposition seront élevées plus les perturbations seront sévères et durables. Ces modifications ces circuits, qu’elles soient réversibles ou non, ne signifient pas pour autant qu’aucun retour en arrière n’est possible. Nombre de personnes arrêtent définitivement de fumer, de boire de l’alcool, de fumer du cannabis etc… et continuent de vivre, le plus souvent mieux qu’avant. Le sevrage, c’est à dire l’abandon du produit et de tout ce qui va avec, est une étape qui peut être longue et douloureuse. Le retour à une consommation occasionnelle ou récréationnelle n’est pas garanti car les perturbations antérieures des circuits peuvent se réactiver et entraîner la réinstallation de l’addiction.

Une chose est sûre : il est très difficile de sortir de l’addiction par la force de sa seule détermination. Il est donc très important de ne pas hésiter à demander de l’aide.

A tester : le quiz Drogues, addictions et mythos

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

Salah

El Mestikawy

PhD, Directeur de recherches CNRS, Professeur McGill University (CA)

DR1 CNRS - Chef d’équipe : Systèmes glutamatergiques normaux et pathologiques
Laboratoire Neuroscience Paris Seine NPS, INSERM U1130, CNRS UMR8246, Université Pierre et Marie Curie UM119
Site: http://www.ibps.upmc.fr/fr/Recherche/umr-8246/systemes-glutamatergiques-...
Professeur McGill University (Canada)
http://douglas.research.mcgill.ca
http://ici.radio-canada.ca/audio-video/media-7419277/le-gene-de-la-toxic...

 
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