Sucer du tabac pour arrêter de fumer ?

7 mins

Sucer du tabac pour arrêter de fumer ?

Articles

Si le tabac à sucer est utilisé dans les programmes de réduction du tabagisme en Suède, il augmente aussi le risque de devenir fumeur : synthèse des études scientifiques sur le SNUS

Publié le: 
09/02/2024

Les modalités de consommation du tabac sont multiples. Initialement prisé ou chiqué, il a ensuite été fumé sous forme de pipe, cigare ou cigarette. Il est désormais aussi chauffé dans des dispositifs de cigarette électronique. Une forme moins connue en Europe, qui pourtant existe depuis le 18ème siècle en Suède, est le tabac à sucer, le SNUS en suédois, présentation qui défraie la chronique aujourd’hui.
Le SNUS est présenté sous forme de petit sachet contenant de la poudre de tabac humide qui se place entre la gencive et la lèvre supérieure. La durée de diffusion du tabac est de l’ordre d’une heure. Il n’est pas besoin de mâcher, la nicotine est absorbée directement par les muqueuses de la bouche.
Depuis 1992 le SNUS est interdit à la vente dans l’Union Européenne, à l’exception de la Suède qui avait conditionné son entrée dans l’UE au maintien de la commercialisation du SNUS car cela fait partie de son programme de réduction du tabagisme.
Pour contourner cette réglementation, des sachets ne contenant pas de tabac mais seulement de la nicotine, des arômes et des fibres de cellulose sont apparus sur les marchés en 2022. Ils sont dénommés « nicotine pouches » (sachet de nicotine, en anglais), « nicopod »  ou « SNUS 2.0 ». Aromatisés à diverses saveurs, souvent la menthe, ils peuvent contenir jusqu’à 20 mg de nicotine par sachet, soit deux fois plus qu’une cigarette. L’institut fédéral allemand d’évaluation des risques a calculé en 2022 que 80% de la nicotine est libérée du sachet en l’espace de 20 min. Selon un rapport du Sénat publié en septembre 2023, ces produits sont en France dans un flou juridique, ni autorisés, ni interdits.

illustration

Fréquence d’usage

On ne dispose pas de données concernant l'usage du SNUS en population générale. Dans une enquête menée en 2022 par l’ANSES auprès de 1002 vapoteurs, 13% d’entre eux déclaraient avoir consommé du SNUS ou des « nicotine pouches ». 
En Suède et en Norvège la fréquence d’usage dans la population générale est de l’ordre de 15%. 
Des analyses menées en 2020 et 2021 sur 61000 échantillons d’urine de sportifs de toutes nationalités recueillis dans le cadre de contrôles antidopage ont montré que 23% étaient positifs à la nicotine, substance rangée parmi les stimulants mais non parmi les produits dopants interdits. De fait, des images de sportifs tenant à la main une boîte de « pouches » circulent sur les réseaux sociaux.

Différences de composition

Dans un travail publié en 2020, des chercheurs ont analysé la composition de 64 SNUS différents, 56 provenant du nord de l’Europe et 7 des USA. La concentration moyenne de deux composés potentiellement cancérigènes, des nitrosamines, était plus élevée dans les échantillons des USA (1360 ng/g) que dans ceux de l’Europe (836 ng/g). Seize des échantillons d’Europe étaient plus chargés en nicotine (13 à 20 mg) que l’ensemble des échantillons américains (8 à 13 mg). Lorsque le pH est basique (>7), la nicotine est sous une forme plus facilement absorbée par les muqueuses buccales. Sa concentration moyenne était significativement plus élevée dans les échantillons d’Europe (7,7 mg/g) que dans les américains (1,5 mg/g) car le pH moyen des échantillons européens était basique (pH=8,68) alors que celui des américains était acide (pH= 5,8).

Effet du SNUS chez les non-fumeurs

Onze personnes, 6 hommes et 5 femmes d’âge moyen 21 ans, fumeurs très occasionnels et n’ayant pas fumé depuis au moins 3 mois ont participé en 2018 à une étude sur les effets physiologiques et subjectifs du SNUS. Les participants étaient connectés à un moniteur pour un suivi continu de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle tout au long de l’expérience. Les questionnaires portaient sur plusieurs thèmes dont le goût, la satisfaction ressentie, la salivation, l’apaisement, la stimulation, la nervosité, les maux de tête. Ils étaient administrés avant et à chaque prise de SNUS. Les participants prenaient successivement six sachets de SNUS dont la concentration en nicotine allait croissant de 0 à 8,0 mg. Chaque sachet était gardé dans la bouche pendant 20 mn et un intervalle de 45 mn était laissé avant la prise suivante. Les résultats ont montré une augmentation significative de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle pour les deux doses de nicotine les plus fortes à 6,4 et 8 mg. Parmi les mesures subjectives, on notait seulement une augmentation significative de la salivation et de la satisfaction procurée par le produit en fonction de la durée de l’expérience. Le faible nombre de sujets étudiés ne permet toutefois pas de tirer des conclusions solides.

Toxicité

Le tabac n’étant pas inhalé, les effets toxiques sont bien moindres que ceux inhérents à la cigarette. Ce d’autant que le SNUS suédois est pauvre en nitrosamines, composés reconnus comme cancérogènes. Plusieurs études épidémiologiques observent une réduction du risque de cancer du poumon chez les usagers de SNUS. Les données sont moins évidentes en ce qui concerne les maladies cardiovasculaires, et le risque d’augmentation du cancer du pancréas est débattu. 
Sucer le SNUS impose de le garder dans la bouche, ce qui entraîne souvent des lésions des muqueuses buccales. Dans un travail mené en 2023 en Norvège, tous les jeunes (18-20 ans) bénéficiant de soins dentaires ont été interrogés sur leur consommation de SNUS. Sur les 1363 jeunes questionnés, 216 en consommaient quotidiennement depuis en moyenne 3 ans. Des lésions dues au SNUS ont été constatées chez 79% d’entre eux. Elles consistaient en des rétractions modérées mais réelles des gencives en regard des incisives supérieures (l’endroit où est placé le SNUS) et des leucoplasies, pathologies caractérisées par le dépôt de plaques grises ou blanches à l’intérieur de la bouche ou des lésions épaisses voire chevelues du bord de la langue. Les lésions les plus sévères sont considérées comme précancéreuses.

Intérêt pour le sevrage du tabagisme

La stratégie de réduction du tabagisme en Suède repose sur la large diffusion du SNUS. A partir de 1996, la consommation de SNUS y a dépassé celle du tabac. En 2009, on comptait chez les hommes 3 utilisateurs de SNUS pour 1 fumeur de cigarette, un rapport moindre chez les femmes, 0,8 pour 1.Fumeurs par pays en 2017 -  UE 28% - FR 33% - Suède 5%Selon les données publiées en 2020 par l’Agence Internationale de Recherche sur le Cancer, la Suède est le pays où la fréquence de survenue du cancer du poumon est la plus basse de l’UE. La Norvège suit maintenant la même stratégie que la Suède. 
Un travail mené en Norvège a consisté à interroger en 2002 plus de 1000 adolescents âgés de 16 à 17 ans scolarisés et de répéter l’interrogatoire en 2010 auprès d’une autre série d’adolescents scolarisés dans les mêmes écoles. La fréquence du tabagisme quotidien qui était de 23,6% en 2002 était de 6,8% en 2010 alors que l’usage du SNUS avait augmenté, passant de 4,3 à 11,9%.

Risque de passage au tabagisme

En 2019 des chercheurs suédois ont publié une analyse de la fréquence d’usage de tabac fumé et de SNUS (le modèle suédois contenant du tabac) chez des jeunes âgés de 13 à 19 ans. Ces derniers ont été interrogés lors de leur inclusion dans l’étude et une deuxième fois 11 ans après alors qu’ils avaient entre 23 et 30 ans. Au total 1346 ont répondu aux deux questionnaires. La probabilité de devenir fumeur de tabac chez ceux qui lors de la première interview consommaient du SNUS était 2,2 fois plus élevée que chez ceux n’en consommant pas. Chez ceux qui fumaient dès le plus jeune âge, la probabilité de rester fumeur était 2,7 fois plus élevée que chez les non-fumeurs. 
On ne dispose pas à l’heure actuelle d’études sur le risque de devenir fumeur après avoir consommé des sachets de nicotine pure.

Au total, les données disponibles suggèrent que le SNUS pourrait aider à diminuer le tabagisme, contribuant ainsi à diminuer les risques de cancer du poumon, première cause de mortalité par cancer en France. Par contre le SNUS ainsi que les « pouches » contiennent des quantités non négligeables de nicotine ce qui laisse entier le risque de développer une addiction
De plus, leur consommation chez les jeunes est paradoxalement une possible porte d’entrée dans le tabagisme.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherche émérite - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherche émérite
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
Les nitrosamines sont des composés cancérigènes contenus dans le tabac
Total de 3 votes
Article(s) associé(s):