Quels sont les liens entre stress et addiction ?

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Quels sont les liens entre stress et addiction ?

Décryptage

Si beaucoup de consommateurs de substances psychoactives reconnaissent soulager un état de stress, peu s’interrogent sur l’efficacité de ces produits. Aujourd’hui, les sciences permettent non seulement de comprendre le lien entre stress et addiction, mais aussi de déterminer les effets à long terme des produits sur notre capacité de gestion du stress.

Publié le: 
17/05/2017
Modifié le: 
17/05/2017

L’origine du mot « stress », tel que nous l’employons dans le langage courant, vient de la biologie. C’est Walter Cannon, physiologiste du début du XXème siècle qui, le premier, a utilisé cette métaphore tirée de la mécanique, pour décrire les forces (« stress ») qui déclenchent un ensemble de réponses permettant à l’organisme de s’adapter à une situation de pression ou de contrainte. Cette réponse au stress, peu spécifique, peut être déclenchée dans de nombreuses situations.  Des traumatismes émotionnels, comme un conflit social ou familial, une situation de harcèlement, la perte d’un proche, etc… mais aussi des carences physiologiques comme la faim, le manque de sommeil, ou un état de manque peuvent être à l’origine de cette réponse. Que la menace soit « physique » ou « psychique», c’est toutefois l’évaluation qu’en fera le sujet qui déterminera si la situation est stressante ou non. A chacun ses stress !

Le stress peut être adaptatif et permettre à l’organisme de réagir à une situation donnée de façon optimale. Il permet également de mieux appréhender des situations similaires dans le futur. Mais, dans le cas de stimulations trop fréquentes, trop longues ou trop intenses, c’est à dire au-delà d’une certaine limite qui peut varier d’un individu à l’autre, il aura des conséquences négatives et pourra conduire à l’apparition de maladies chroniques affectant le métabolisme, les réponses immunitaires ou les comportements.

Un peu de physiologie

Face à une situation stressante, la réaction de l’organisme est immédiate et déclenche la libération orchestrée de nombreux signaux chimiques. Très rapidement, une stimulation nerveuse de la partie centrale de la glande surrénale située au-dessus des reins provoque la libération d’adrénaline. En conséquence, après quelques secondes, le rythme cardiaque s’accélère et on ressent une tension traduisant une augmentation de l’énergie disponible.

En parallèle, dans le cerveau, les différentes voies de perception du stress activent la production d’une hormone, le CRH (corticotropin releasing hormone), par l’hypothalamus. Cette hormone peut agir dans le cerveau, en activant ses récepteurs exprimés dans de nombreuses structures, mais elle peut également être libérée dans le sang et agir hors du cerveau sur la glande hypophysaire, où elle stimule la sécrétion de l’hormone adrénocorticotrophine, ou ACTH. Cette dernière, libérée dans la circulation sanguine générale, atteint la glande surrénale où elle stimule la production d’hormones glucocorticoïdes (le cortisol chez l’Homme), par la partie périphérique de cette glande. L’activation suite à un stress ponctuel de cette cascade appelée axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (ou axe HHS), induit une augmentation importante (de trente à cent fois) du taux sanguin de cortisol qui atteint son maximum au bout d’une demi-heure.

La libération de ces médiateurs de la réponse au stress coordonne les réponses physiologiques, métaboliques, immunitaires et comportementales qui permettent à l’organisme, d’une part, de faire immédiatement face et, d’autre part, de se préparer à de nouvelles expositions au stress. Ces médiateurs agissent à de nombreux niveaux.

En périphérie, le cortisol est l’hormone principale qui augmente la concentration de sucre dans le sang et donc, dans le cadre d’une réponse au stress, la libération d’énergie à partir des réserves de l’organisme. Ce n’est pas sa seule action, il stimule aussi la réparation des tissus, par exemple suite à une perte importante de sang, module les réponses immunes et l’inflammation. Il participe aussi à l’extinction de sa propre production en diminuant la libération de CRH par l’hypothalamus et celle d’ACTH par l’hypophyse, formant ainsi un circuit de régulation en forme de boucle et protégeant l’organisme d’un « excès » des réactions de défenses provoquées par le stress.Au niveau du cerveau, le cortisol et le CRH peuvent agir et modifier les comportements en se fixant à leurs récepteurs qui se trouvent dans des régions cérébrales impliquées dans les émotions, la motivation, la mémoire et les fonctions cognitives. Ces effets peuvent avoir des conséquences à long-terme, modifiant l’utilisation du génome et donc la composition moléculaire des cellules du cerveau. Ces effets épigénétiques permettent ainsi des réponses comportementales adaptées aux demandes de l’environnement.

Le stress répété, facteur de risque des addictions

Alors qu’un stress ponctuel engendre une réponse physiologique adaptée et bien contrôlée, des stress trop violents, trop fréquents ou prolongés dans le temps peuvent déréguler l’axe HHS et induire des taux chroniquement élevés de cortisol et/ou de CRH. Des dérégulations de l’axe HHS ont été associées à de nombreuses pathologies psychiatriques comme les troubles de l’anxiété, la dépression ou encore l’addiction. Au niveau anatomique, des stress répétés ou des taux anormalement élevés de cortisol altèrent la morphologie et le fonctionnement des neurones dans de nombreuses régions comme l’hippocampe, structure impliquée dans la mémoire, le cortex préfrontal, siège des fonctions cognitives, ainsi que dans l’ensemble du système dit de récompense.

De nombreuses études ont montré que chez les adolescents, des événements de vie traumatisants comme la perte d’un parent ou leur séparation, l’absence de soins maternels ou paternels, la violence physique ou sexuelle subie, et les conflits intra-familiaux augmentaient sensiblement la probabilité de consommer des produits psychoactifs et d’en devenir dépendant. Chez l’animal également, des stress répétés augmentent les réponses comportementales aux drogues. Sans ignorer la contribution d’autres médiateurs, de nombreuses études impliquent les hormones glucocorticoïdes dans ce processus. Ainsi, des traitements répétés d’hormones glucocorticoïdes augmentent également les réponses comportementales aux drogues alors que l’inhibition de la synthèse de glucocorticoïdes produit l’effet opposé.

Par quels mécanismes, le stress influence-t-il les réponses aux drogues ?

Toutes les drogues, qu’elles soient de type opiacés (morphine, héroïne), psychostimulants (cocaïne, amphétamine), nicotiniques ou cannabinoïdes ont comme point commun de procurer une sensation de plaisir lié à la libération de dopamine dans le système de récompense. Cette sensation de plaisir peut conduire à répéter les consommations et ainsi engendrer une addiction qui est associée à des changements stables voire irréversibles des circuits neuronaux composant le système de récompense. Ce même système de récompense est également sollicité par le cortisol, ce qui démontre un certain degré de synergie (= mise en commun de plusieurs actions pour aboutir à un même objectif) entre les drogues et le stress au niveau cellulaire. Par exemple, chez la souris, l’inactivation du gène du récepteur des glucocorticoïdes dans les neurones répondant à la dopamine (ce qui empêche ainsi l’action des hormones du stress) réduit fortement les réponses comportementales à la cocaïne et la motivation pour prendre de la cocaïne, mesurée dans un test d’auto-administration.

Les conséquences du stress résiduel sur la rechute (le craving)

L’addiction est une maladie chronique se caractérisant par un risque plus ou moins important de rechute. Cette rechute peut être favorisée à court terme par un syndrome de manque qui, en fonction des produits, peut être psychique, voire physique. Psychiquement, l’état de manque se manifeste par un état émotionnel négatif, marqué par une perturbation de l’humeur une anxiété, une irritabilité, une tristesse. Ce mal-être psychologique, présent quotidiennement, est stressant et est une cause fréquente de reprise de consommation.

La rechute reste possible après une longue période d’abstinence, même si celle-ci a duré plusieurs années. Une féroce envie du produit (le « craving ») favorisant la rechute peut se déclencher notamment lorsque le sujet est confronté à un stress (par exemple la perte d’un emploi). Les travaux effectués dans ce domaine sur le modèle animal montrent que le CRH est impliqué dans ces effets puisque l’injection intra-cérébrale d’antagoniste (= molécule dont l’action va dans le sens opposé) du CRH permet d’éviter la rechute provoquée par un stress. De même, l’inactivation du récepteur du CRH au sein des neurones à dopamine diminue ce phénomène.

Les effets des drogues sur le circuit du stress

Le stress peut agir sur les réponses aux drogues, cependant les drogues elles-mêmes ont un effet sur les réponses physiologiques au stress. Ainsi, l’administration aiguë de la plupart des drogues qui activent le système de récompense, activent également la boucle du stress. Les concentrations sanguines d’ACTH et de cortisol augmentent, le rythme du coeur et la tension artérielle se modifient. Ces modifications vont favoriser le renforcement, l’envie de reprendre le produit.

L’usage régulier, chronique, des drogues va entraîner une adaptation des circuits du stress spécifique à chaque produit. Par exemple la morphine, la nicotine et l’alcool augmentent l’activité du circuit du stress de façon soutenue et entraînent le développement d’une forte tolérance. Aussi, lorsque la consommation du produit s’arrête, le circuit du stress est en état d’hyperactivité et va le rester un bon moment, d’autant plus long que la consommation aura été importante et aura duré dans le temps. Des travaux effectués chez des animaux rendus « dépendants » ont montré que suite à l’arrêt de la prise de drogues, la concentration de CRH était augmentée dans de nombreuses structures cérébrales. Ces animaux avaient un comportement anxieux et des attitudes défensives qui étaient atténués par l’administration d’antagonistes du CRH mais aussi par la reprise du produit.  Ces expériences soulignent le rôle du stress dans l’envie (ou le besoin) de consommer à nouveau pour lever le mal-être induit par le manque.Aller vers les substances psychoactives pour gérer son stress peut avoir l’effet inverse de celui escompté.

Auteur(s): 
François

Tronche

Directeur de recherche en neurosciences, CNRS

François Tronche est Directeur de recherche en neurosciences au CNRS.

Equipe GRAB
Neurosciences Paris Seine
CNRS UMR8246, UPMC UM119, INSERM UMRS1130

Sébastien

Parnaudeau

Chercheur en Neurosciences, CNRS

Sébastien Parnaudeau, Chercheur de l'équipe Génétique moléculaire, neurophysiologie et comportements - Neuroscience Paris-Seine (UMR8246 CNRS, INSERM, UPMC), Institut de Biologie Paris-Seine.

Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

Tiphaine

Roland

Etudiante à l'Ecole Estienne

Tiphaine a 21 ans et est étudiante en DSAA Design d'Illustration Scientifique à l'Ecole Estienne à Paris.

 
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