Pourquoi on ne boit pas pendant la grossesse

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Pourquoi on ne boit pas pendant la grossesse

En bref

Le logo qui indique qu’il ne faut pas consommer d’alcool pendant la grossesse est sur toutes les bouteilles qui en contiennent : on vous explique pourquoi, études scientifiques à l’appui.

Publié le: 
13/07/2018

La consommation et l’abus d’alcool sont rapportés dans les textes antiques mais la description de leurs conséquences sur l’enfant à naître semble bien plus récente. En 1725, en plein boum de consommation de gin à Londres, le Royal College of Physicians rapportait que « le gin était la cause de la naissance d'enfants faibles, débiles et chétifs », mais ce n’est qu’en 1968 qu’un médecin breton, le Dr Lemoine, donna la première description rigoureuse des anomalies observées chez les enfants des parents alcooliques. Cinq années plus tard, le syndrome malformatif d’alcoolisation fœtale (SAF) était plus formellement proposé et sera progressivement reconnu par la communauté médicale.

Loin d’être un sortilège jeté sur un nouveau né par une sorcière Maléfique, comme dans le film du même nom ou le plus ancien conte de La Belle au bois dormant, la toxicité de l’alcool pour l’embryon et du foetus humain a été démontré par les chercheurs.

De très nombreux travaux multidisciplinaires en biologie moléculaire, cellulaire, du développement, et en épidémiologie ont étudié l’impact de l’alcool sur le développement. L’alcool franchit librement le placenta pour s’accumuler chez le fœtus qui l’élimine lentement. Les mécanismes de cette toxicité sont nombreux, encore imparfaitement élucidés, mais expliquent la variété des conséquences pathologiques ainsi que leur prédominance sur le cerveau. L’analyse post-mortem de cerveaux d’enfants nés avec un SAF a montré une altération de la disposition des couches de neurones, des ectopies c.a.d. des agrégats de cellules, conséquence d’un défaut de migration, et une réduction de l’épaisseur du cortex. Des travaux récents suggèrent que ces anomalies pourraient être dues, au moins en partie,  à une action de l’alcool sur les Heat Shock Protein, molécules qui interviennent dans le contrôle de la prolifération et de migration des neurones
Les effets de l’alcool sur le foetus, ce qu’on appelle la tératogénicité de l’alcool, pendant les 12 premières semaines de la grossesse peuvent conduire à des malformations d’organes et du visage. Toutefois, la toxicité de l’alcool sur le système nerveux central persiste tout au long de la grossesse jusqu’à l’accouchement, affectant le développement et la maturation du cerveau. 
Des travaux de recherche ont montré que le SAF n’est que la partie émergée de l’iceberg constitué par l’ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale (TCAF). En effet chez de nombreux enfants exposés significativement à l’alcool in utero, on observe des troubles cognitifs et comportementaux sans qu’ils présentent les signes physiques « visibles » et caractéristiques du SAF. Ces TCAF sont au moins 5 fois plus fréquents que le SAF.
Le diagnostic de SAF peut être posé avec certitude précocement après la naissance devant un nourrisson présentant les symptômes caractéristiques du syndrome. En revanche, les manifestations pathologiques des TCAF peuvent se révéler plus tard, au moment où le dysfonctionnement devient évident, par exemple à l’âge scolaire. Il s’agit donc d’un diagnostic que l’on porte souvent chez le petit voire le grand enfant, en tenant compte de l’environnement de la grossesse, en particulier les conduites d’alcoolisation de la mère, de l’histoire de vie et des autres causes possibles à ce trouble de développement neurologique. Quoiqu’il en soit la connaissance de l’exposition à l’alcool est un élément essentiel de la démarche pour aboutir au diagnostic correct.

Les recherches n’ont pas permis à ce jour de déterminer la dose à partir de laquelle le risque de survenue de SAF ou TCAF est avéré.

Cela a conduit les autorités sanitaires à recommander aux femmes enceintes de s’abstenir de toute consommation d’alcool pendant la grossesse. Ces recommandations ne sont que partiellement suivies. En France, selon une étude menée en 2010, 23 % des femmes enceintes continuent de consommer de l’alcool pendant leur grossesse, quelle que soit la raison et le niveau de cette consommation. Les TCAF dans leur ensemble concerneraient entre 0,5 et 1% des naissances soit environ 8000 nouveau-nés par an, dont 800 de type SAF. Ceci signifie que près de 500 000 Français souffriraient à des degrés divers de séquelles de l’alcoolisation fœtale. 

Les conséquences sur le cerveau de l’alcoolisation fœtale sont rarement évidentes. En moyenne l’anomalie la mieux caractérisée est un déficit global de croissance cérébrale. Sur le plan cognitif et comportemental, l’alcoolisation fœtale est responsable d’un déficit intellectuel moyen d’environ 20 point de QI pour les SAF, 15 pour les autres TCAF. A l’échelle individuelle certains enfants sont donc porteurs d’une déficience intellectuelle modérée à légère, mais pas la majorité. Plus fréquemment, les patients présentent des déficiences restreintes à certains secteurs du fonctionnement cognitif (on parle de « dys ») comme l’attention, la planification, l’inhibition, la coordination, le langage oral, la vision dans l’espace…  La cognition sociale et émotionnelle incluant la reconnaissance des émotions et la gestion de l’anxiété est souvent perturbée même si c’est souvent plus difficile à objectiver. En conséquence, le comportement des enfants est volontiers impulsif, peu respectueux des consignes qui sont mal comprises ou mal généralisées, inadapté en somme. Les apprentissages scolaires sont perturbés. La socialisation est souvent difficile en dépit d’une réelle appétence pour autrui. Enfin, le risque de développer des conduites addictives dès l’adolescence ou le jeune âge adulte est fortement augmenté pour des raisons multifactorielles tenant tant aux fragilités cognitives et comportementales qu’au parcours de vie souvent difficile. 
Les lésions cérébrales des TCAF sont a priori irréversibles mais leurs conséquences fonctionnelles sont largement modulables par une prise en charge précoce et adaptée, comme c’est le cas pour la plupart des troubles du développement neurologique. La plasticité  cérébrale de l’enfant tout comme la qualité de l’environnement permettent de limiter les handicaps.
 

Les conséquences d’une alcoolisation in utero, qu’elle soit modérée ou excessive, restent très difficiles à anticiper en termes de survenue d’un SAF ou d’un TCAF. La toxicité prénatale de l’alcool est indiscutable mais au-delà de l’effet dose, elle semble modulée par des paramètres génétiques ou environnementaux complexes et encore mal identifiés. 

Alors faut-il s'en remettre aux hasards des probabilités comme aux voeux de naissance de bonnes ou mauvaises fées ? En tout cas les recommandations de Santé Publique France sont claires : zéro alcool pendant la grossesse, idéalement même avant la conception et jusqu'à l'accouchement.

BONUS - TEASER du film Maléfique de 2014, en attendant la suite

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

David

Germanaud

Médecin Chercheur en neuropédiatrie

MD - PhD

PHU - Neuropédiatrie
Service de neurologie pédiatrique et des maladies métaboliques
Hôpital Robert-Debré, AP-HP - Université Paris Diderot USPC (Paris)

Chercheur associé - Neuroimagerie du développement
Équipe UNIPEDIA [Inserm UMR1129]
UNIACT, NeuroSpin, CEA Saclay (Gif/Yvette) 

 
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