Le protoxyde d’azote en consommation récréative

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Le protoxyde d’azote en consommation récréative

En bref

Détourné de son usage médical ou industriel, le gaz NO2 est aussi une drogue festive : le point sur cette substance psychoactive

Publié le: 
05/09/2019

Le protoxyde d’azote de formule chimique NO2 est un gaz incolore d’odeur douceâtre utilisé d’une part en médecine pour ses propriétés anesthésiques et analgésiques et, d’autre part, dans l’industrie comme gaz de pressurisation des aérosols principalement alimentaires, comme les siphons à crème chantilly.

Dans son utilisation détournée en raison de ses propriétés euphorisantes, il a été nommé « gaz hilarant ». Il est ainsi devenu un classique de la comédie, notamment au cinéma avec la fameuse scène de fou rire chez le dentiste, celle de Laurel et Hardy dans Laissez nous rire en 1928, puis celle de La Panthère Rose (1976), ou encore celle de L'arme fatale 4 (1998). On le retrouve aussi pour son effet comique dans L'âge de glace 3 (2009) où les personnages manquent de mourir de rire. 

Loin de la fiction, le « proto » est devenu depuis plusieurs années un produit de consommation récréative. Il est souvent présenté dans des ballons, prêt à être inhalé. 

Le dispositif d’analyse sur le terrain des consommations de drogue en France a observé un accroissement de l’offre et de la consommation de NO2 depuis 2015 dans les scènes festives alternatives mais aussi dans les soirées ou festivals plus généralistes. Toutefois la fréquence de consommation du NO2 est mal connue car dans les enquêtes ce gaz est inclus dans la catégorie des produits à inhaler comme l’éther, les colles etc…. Selon l’enquête ESCAPAD 2017 menée auprès des jeunes de 17 ans lors de la Journée d’Appel à la Défense, 3,1% d’entre eux en avaient consommé au moins une fois au cours de leur vie. Aux USA, chez les 12-17 ans, cette proportion monte à 9%.

Effets psychoactifs

Les effets sont fonction de la concentration du NO2 . 
A concentration inférieure à 50%, le NO2 produit très rapidement après inhalation une euphorie, une hyperacousie (augmentation de la perception auditive), des fous rires ; la conscience est altérée avec une confusion et des hallucinations, une sensation de vivre dans un rêve ; l’anxiété disparaît ; des picotements et un engourdissement sont fréquents. Ces sensations sont fugaces, le retour à l’état antérieur survenant en quelques minutes après arrêt de l’inhalation. En effet le NO2 n’est pas métabolisé par l’organisme, il reste sous sa forme initiale. Et comme il est très peu soluble dans le sang, il circule dans le système vasculaire jusqu’au cerveau avant d’être éliminé rapidement par l’expiration. Des maux de tête et des vertiges résiduels sont fréquents. 
Au-delà d’une concentration supérieure à 50%, le NO2 est anesthésiant. Au bloc opératoire il est administré par inhalation via un masque. Il peut être utilisé seul ou en association avec d’autres produits anesthésiants mais à une concentration toujours limitée à 70%, les 30% restants étant de l’oxygène de façon à éviter l’hypoxie (= manque d’apport d’oxygène).

Au niveau des neurones

Neurones

Le NO2 agit sur plusieurs types de récepteurs synaptiques. Il se lie, tout comme la morphine, aux récepteurs opioïdes. Ces récepteurs, outre leur rôle dans la modulation de la réponse à la douleur, participent largement au contrôle physiologique des circuits cérébraux de récompense. Leur activation augmente la libération de dopamine.
La réduction de l’anxiété serait due à sa liaison aux récepteurs GABA, les mêmes que ceux sur lesquels agissent les médicaments anxiolytiques comme les benzodiazépines. Le GABA est un neurotransmetteur dit inhibiteur, c’est-à-dire qui diminue l’activité des neurones.
Le mécanisme qui expliquerait au moins en partie les propriétés anesthésiantes du NO2 est sa fonction antagoniste ( = fonction de blocage) des récepteurs NMDA. Ces récepteurs sont à la base des phénomènes de plasticité synaptique dont dépendent la mémoire et l’apprentissage.

Peut-on devenir addict au protoxyde d’azote ?

Les données disponibles ne permettent pas de se forger une opinion solide sur le risque d’addiction. Quelques cas d’addiction suite à une administration régulière de NO2 pour des douleurs chroniques au cours d’un séjour hospitalier ont été rapportés. Une analyse récente des articles publiés dans la littérature médicale sur les utilisations détournées de NO2 a montré que les sujets concernés ne remplissaient pas en général les critères d’une addiction sévère. Par contre ils déclaraient quasi systématiquement qu’ils consommaient plus que prévu en quantité ou pendant une période plus longue que prévue et qu’ils passaient beaucoup de temps à se procurer le produit. Ces notions témoignent de la propriété renforçante du produit qui incite à renouveler la consommation. Cela pourrait être dû à la fugacité des effets mais aussi être fonction de la concentration de NO2. Un phénomène de tolérance à l’effet analgésique du NO2, que ce soit après administration aiguë ou répétée, a été démontré chez des volontaires, ce qui pourrait aussi contribuer à la nécessité d’augmenter les doses en cas d’usage détourné. 

Risques

En consommation ponctuelle, la grande différence entre l’usage médical et l’usage détourné de NO2 tient à sa présentation. En usage médical, en France, le gaz est présenté sous forme de mélange 50% NO2 50% oxygène. 

Dans les ballons ou les cartouches de gaz des siphons, la concentration est proche de 100% : le NO2 est inhalé sans oxygène, ce qui peut causer, en cas d’inhalations répétées et rapprochées sans reprise d’air, une asphyxie.

Le risque de survenue est majoré si l’utilisateur a consommé d’autres produits dépresseurs du système nerveux central comme l’alcool ou le cannabis. Un décès par cette cause est survenu en France en 2016.

La consommation régulière abusive de NO2 peut entraîner la survenue d’atteintes neurologiques et de la moëlle osseuse. Une analyse récente a été mené chez 100 patients abuseurs de NO2, d’âge moyen 27 ans, dont la médiane de consommation était de 25 cartouches sur une durée de 8 mois. Les 3/4 d’entre eux souffraient d’une atteinte de la moëlle épinière. La pathologie la plus fréquemment observée, dans 28% des cas, était une dégénérescence des faisceaux postérieurs et latéraux de la moëlle épinière. Elle se manifestait par des paresthésies (picotements, fourmillements troublant le sens du toucher) des extrémités dans 80% des cas, une perte de sensibilité conduisant à des déséquilibres de posture chez 58%, une fatigue dans 42%. Des atteintes identiques ont été rapportées chez des jeunes âgés de 14 à 19 ans après une consommation abusive de du NO2 ayant duré 6 mois. 
L’atteinte de la moëlle épinière est due à l’interaction du NO2 avec le métabolisme de la vitamine B12, vitamine essentielle pour la synthèse de la myéline, protéine constitutive de la gaine protectrice des fibres nerveuses. L’absence de cette gaine ou sa détérioration entrave la transmission des signaux électriques. La vitamine B12 étant nécessaire à la synthèse des globules rouges, une autre conséquence de l’action du NO2 est un trouble de production des globules rouges par la moëlle, aboutissant à une anémie caractérisée par des globules rouges de grande taille.

Si le gaz hilarant est très efficace chez le dentiste comme au cinéma, les recherches médicales ont montré qu’il peut avoir des effets toxiques en usage détourné ponctuel ou régulier.

BONUS VIDEO - extrait de L’arme fatale 4 

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm