Des psychotropes aux substances d’abus, le vocabulaire des drogues

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Des psychotropes aux substances d’abus, le vocabulaire des drogues

En bref

En usage thérapeutique ou récréatif, on revient sur l’histoire de la terminologie des substances psychoactives et l’identification des drogues...

Publié le: 
19/03/2020

Psychotrope, psychoactif, substances illicites, drogues dures ou douces, toxicomanie etc. Une pléïade de mots existe pour désigner les produits interdits à la consommation du fait de leur risque d’addiction. Sont-ils synonymes ? Essayons d’y voir un peu plus clair.

Psychotrope et psychoactif

Psycho provient du mot grec ancien « psukhē » qui signifiait l’âme ou l’esprit et, aujourd’hui, de façon pragmatique le cerveau.
Trope provient également du grec » tropos » qui désigne la direction. 
Actif est un mot signifiant qui produit un effet, qu’il soit positif ou négatif.
Au sens littéral du terme, un psychotrope est donc un produit qui a pour cible le cerveau et l’adjectif psychoactif désigne quelque chose qui agit sur le cerveau. 
Dans l’usage courant, un psychotrope est un médicament ou une substance qui agit sur le psychisme, il est donc psychoactif. Pour l’organisation mondiale de la santé « Une substance psychoactive s’entend d’une substance qui, lorsqu’elle est ingérée ou administrée, altère les processus mentaux, comme les fonctions cognitives ou l’affect ». 
Mais des médicaments psychotropes sont commercialisés et leur prise autorisée sur prescription médicale alors que des substances psychoactives, dont certaines ont des propriétés médicamenteuses, sont formellement interdites. Si une même substance se retrouve dans un usage thérapeutique ou récréatif (ou thérapeutique détourné), comment expliquer ces deux classifications ?

Classement des substances

La problématique vient du fait que certaines substances psychoactives, même celles pourvues de propriétés thérapeutiques, présentent un risque de dépendance. 
Les Etats se sont préoccupés dès 1909 de l’usage non maîtrisé de l’opium, sur fond de guerre commerciale, alors que l’héroïne était commercialisé depuis 1898 comme anti-tussif et anti-douleur. Une première convention internationale en 1912 a posé le principe d’un usage strictement médical de l’opium et d’un contrôle de sa production. De nombreux textes, de portée uniquement nationale, ont vu le jour pendant le demi-siècle suivant. 
La convention unique sur les stupéfiants de 1961, de portée internationale, signée aujourd’hui par 183 pays, a eu pour but d’harmoniser les positions des différents pays et de proposer des mesures communes. Elle a établi quatre tableaux dans lesquels sont rangés les stupéfiants en fonction de leur potentiel d’abus et leur valeur thérapeutique. À noter que dans cette convention, le mot stupéfiant est défini à rebours puisqu’il est écrit « Le terme stupéfiant désigne toute substance des Tableaux I et II, qu’elle soit naturelle ou synthétique ». Aucune définition pharmacologique ou neurobiologique n’est proposée. 
Le tableau I comprend les substances ayant un potentiel d’abus présentant un risque grave pour la santé publique et une faible valeur thérapeutique, comme le LSD, la MDMA, le cannabis, l’héroïne, la morphine, la cocaïne. Dans les tableaux II et III sont les substances ayant le même potentiel d’abus que celles du tableau I mais un intérêt thérapeutique un peu plus élevé, comme les amphétamines dans le tableau II et les barbituriques dans le tableau III. Enfin dans le tableau IV figurent les substances ayant un potentiel d’abus présentant un risque faible pour la santé publique mais une valeur thérapeutique faible à grande, comme les benzodiazépines ou le GHB.
La convention de 1971 sur les substances psychotropes viendra compléter celle de 1961 en proposant le même type de classement en y ajoutant les substances obtenues par voie synthétique et de nombreux médicaments. Elle sera renforcée en 1988 par la Convention contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes. Tous les médicaments listés ne peuvent être délivrés que sur ordonnance. Ni l’alcool ni le tabac ne sont répertoriés dans ces conventions (voir article L’alcool est une drogue).

Drogue

Le concept de toxicomanie a été élaboré par des pharmacologues et des psychiatres au début des années 1900. Il permettait de regrouper sous un même vocable les appellations basées sur le produit consommé comme la cocaïnomanie, la morphinomanie, l’étheromanie. Le point commun entre les substances est leur pouvoir « toxique » qui s’exprime lorsqu’on est en passionné, manie provenant du grec mania signifiant folie, fureur, passion.
Le terme de drogue sera popularisé par les américains à la fin des années 1970 au moment de la diffusion large de l’héroïne dans la communauté hippie et chez les soldats de retour du Vietnam. La guerre contre la drogue sera décrétée par le président Reagan.
Le mot drogue est probablement d’origine néerlandaise, drog, désignant des produits séchés. Au XIVème siècle, drogue désigne un ingrédient des teintures ou des remèdes traditionnels, ces derniers ayant souvent une connotation péjorative. Les drogueries, mot largement utilisé au XIXème siècle mais aujourd’hui quasi-disparu en métropole, étaient des commerces de produit d’herboristerie, d’hygiène et de ménage. Actuellement, drogue est synonyme de stupéfiant et est largement utilisé dans le langage courant. 
Tout comme on parle de drogue licite (alcool, tabac) ou illicite (cannabis, cocaïne, héroïne etc…), on parle aussi de drogues « dures » et « douces », termes également utilisés par des membres de la communauté scientifique. Un travail récent, publié en 2017 a analysé 128 articles publiés dans des revues scientifiques et comportant dans leur titre ou dans leur résumé les mots « drogues dures » ou « drogues douces ». Trois produits, l’alcool, le tabac et les cannabinoïdes (molécules contenues dans le cannabis mais ne possédant pas de pouvoir hallucinogène contrairement au THC tetra-hydro-cannabinol) étaient classées en drogue douce. Toutes les autres étaient « dures ».
Ces classements étaient basés sur des critères propres à chaque article mais les plus fréquemment cités étaient :

  • le potentiel addictif de la substance ; 
  • la possibilité de survenue d’une dépendance physique et d’un syndrome de sevrage ; 
  • les risques connus de danger pour l’individu ; 
  • le pronostic réservé de rémission ; 
  • le risque pour la santé publique et la société. 

La marge d’erreur de ce type d’approche est grande puisque ni l’alcool ni le tabac n’étaient considérés comme des drogues dures alors que les 2 produits satisfont à tous les critères listés ci-dessus. De fait, le rapport sur la dangerosité des drogues rédigé en 1998 par le Pr. Roques à la demande du ministre de la santé de l’époque classait en numéro 1 l’alcool et en numéro 2 le tabac. La distinction « dure » et « douce » pour catégoriser les drogues doit être purement et simplement oubliée.

Substance d’abus

Si le mot « drogue » est largement utilisé dans le langage courant, les classifications internationales utilisent le mot « substance ». Dans le DSM (Manuel Diagnostique des pathologies psychiatriques), il s’agit des « troubles liés à l’usage de substances et troubles addictifs » et dans la classification internationale des maladies (ICD) des « troubles mentaux et du comportement liés à l’utilisation de substances psychoactives ». Ces deux outils, DSM et ICD, retiennent la même liste de substances susceptibles d’engendrer des troubles : 

  • alcool ; 
  • caféine ; 
  • cannabis ; 
  • hallucinogènes ;
  • solvants volatiles ; 
  • opiacés ; 
  • sédatifs ; 
  • hypnotiques et anxiolytiques ; 
  • stimulants (amphétamine, cocaïne et autres) ; 
  • tabac ; 
  • substances autres ou inconnues. Ces dernières sont entre autres les nouveaux produits de synthèse, appelés NPS (voir article de L. Karila http://www.maad-digital.fr/en-bref/ces-produits-qui-imitent-le-cannabis-...). Ces produits ont des effets similaires à ceux des substances illicites mais ont une structure chimique différente, ce qui leur permet de contourner les barrières des conventions internationales. Plus d’une centaine arrivent sur le marché chaque année. 

Les troubles ne surviennent en général que lorsque la consommation est excessive d’où le terme « substance d’abus » largement utilisé dans la littérature scientifique pour les qualifier. 

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm