Des drogues dans l’air qu’on respire ?

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Des drogues dans l’air qu’on respire ?

En bref

Si la tabagisme passif est un phénomène bien connu avec un impact sur la santé, qu’en est-il des autres substances psychoactives qui se consomment par inhalation comme le cannabis ?

Publié le: 
06/04/2018

Le tabagisme passif est le fait d’inhaler, de manière involontaire, la fumée dégagée par un ou plusieurs fumeurs. L’académie de médecine considère que le tabagisme passif est la source la plus dangereuse de pollution de l’air domestique, en raison de sa concentration élevée en produits toxiques. Pour réduire les conséquences néfastes du tabagisme passif, à l’origine de 3000 décès prématurés de non-fumeurs chaque année selon les épidémiologistes, il est, depuis le 1er février 2007, interdit de fumer dans tous les lieux à usage collectif fermés et couverts accueillant du public, les moyens de transports collectifs, les écoles, collèges et lycées publics et privés (y compris des endroits ouverts) etc. 

Mais l’air qu’on respire ne contient pas que des toxiques provenant de la combustion du tabac, on y trouve aussi des traces de drogue. Dans un travail publié en 2011, un groupe de chercheurs espagnols avait analysé la présence de cocaïne et d’autres psychotropes au sein de particules en suspension présentes dans l’air de trois grandes villes espagnoles (Barcelone, Madrid et La Corogne). Dans chacune de ces villes, trois sites avaient été sélectionnés : un quartier résidentiel, un quartier festif et un campus universitaire. Les analyses étaient réalisées sur plusieurs jours consécutifs et de façon simultanée dans les trois agglomérations. La cocaïne était le seul produit à avoir été détecté à des taux significatifs dans l’ensemble des 9 sites, l’héroïne et les cannabinoïdes n’étant présent que dans l’air de certains quartiers. On trouvait plus de produits illicites dans l’atmosphère de quartiers festifs que dans les campus universitaires et plus dans ces derniers que dans les zones résidentielles. Les concentrations de produit avaient également tendance à être plus élevées les jours de week-end qu’en semaine. Toutefois les quantités détectées étaient infimes et il faudrait des milliers d’années pour inhaler l’équivalent d’une dose habituelle de produit.

La situation peut être différente lorsqu’on évolue dans une atmosphère confinée où certain.e.s fument du cannabis. En clair, existe-t-il un « cannabisme passif » ? Plus d’une dizaine d’études ont été menées sur le sujet. Le protocole était à peu près le même : plusieurs personnes fumaient du cannabis dans une pièce fermée et non aérée pendant que d’autres, non-fumeurs, respiraient l’air ambiant. Les taux de cannabis étaient mesurés par des méthodes extrêmement sensibles qui peuvent mesurer des concentrations de cannabis qui ne sont pas détectées par les tests de routine (comme ceux effectués par les forces de l’ordre). Pour ces derniers tests, le seuil de positivité est de 10 ng/ml dans le sang, de 15 ng/ml dans la salive et de 50 ng/ml dans les urines.

Dans une étude, après exposition à 4 joints contenant un total de 104,8 mg de THC (delta-9-tetrahydrocannabinol) fumés en 60 minutes par quatre sujets différents, une concentration de 2,2 ng/ml de THC était détectée dans le sang après seulement 20 minutes d’exposition passive ; les échantillons d’urine prélevés 24 heures après l’inhalation montraient une valeur proche de 20 ng/ml. Dans une autre étude six volontaires ont fumé chacun un joint (17,1 mg de THC) dans une pièce non aérée et quatre autres personnes ont inhalé passivement la fumée en restant dans la pièce pendant 3 heures. Un test sanguin chez les fumeurs passifs donnait ici un résultat négatif au cannabis 3 heures après l’exposition alors que les tests urinaires 6 heures après avaient des valeurs moyennes égales à 6,8 ng/ml.

L’exposition passive lors d’une consommation de cannabis dans une voiture a été analysée en détail. Un premier protocole consistait à exposer 4 non-fumeurs à 4 fumeurs dont les joints contenaient en moyenne 39,5 mg de THC mélangé à du tabac, les joints étant fumés en 20 minutes. L’exposition était mesurée en laboratoire sur un prélèvement de salive ainsi que sur des échantillons d’urine. Immédiatement à la fin des joints, les tests salivaires présentaient des taux de THC variant de 3,6 à 7,5 ng/ml, mais tous redevenaient indétectables  entre une demi-heure et une heure après la fin de l’exposition. Tous les échantillons d’urine présentaient des taux inférieurs au seuil de positivité (50 ng/ml), quel que soit le moment du recueil. Les mêmes personnes ont participé à un deuxième protocole où les joints étaient plus chargés en THC (en moyenne 83 mg) mais, point important, les recueils salivaires étaient effectués à l’extérieur du véhicule. Dans ce cas aucun des échantillons salivaires des sujets exposés passivement au cannabis n’était positif ; les dosages urinaires étaient également en dessous du seuil de positivité.

Une étude menée en 2010 a analysé les conséquences d’une exposition passive au cannabis en situation réelle, c.a.d. dans un coffee-shop à Amsterdam. Huit volontaires y sont restés sans fumer pendant 3 heures. Des traces de THC ont été détectées dans le sang uniquement 1h30 et 3h après exposition. Aucun des échantillons d’urine ne présentait des taux de THC supérieur au seuil de positivité, 25 ng/ml pour la méthode de dosage employée. 

L’impact du cannabisme passif lors d’une exposition prolongée est quant à lui peu documenté. Un article publié en 1977 rapporte une expérimentation où un sujet non-fumeur avait volontairement vécu pendant 15 jours avec des fumeurs quotidiens. Il décrivait des effets à type de nausée, conjonctivite et tachycardie et ses concentrations urinaires de THC étaient largement au-dessus du seuil de positivité des tests. Les conséquences éventuelles sur les fonctions cognitives, en particulier la mémoire, n’avaient pas été évaluées. 

En cas d’exposition unique et courte, du THC peut être détecté dans la salive, le sang ou les urines, mais le taux est en général très faible et inférieur aux seuils de détection des tests utilisés en routine.

Au final, il existe une contamination faible mais réelle par la fumée de cannabis dont les conséquences ne sont aujourd’hui pas connues. Celle-ci est fonction de la concentration en THC dans l’air ambiant et du temps passé dans cette atmosphère. 

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
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