Comment l’alcool déséquilibre et donne le vertige

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Comment l’alcool déséquilibre et donne le vertige

En bref

Quand on a trop bu, on ne marche plus droit et on mange ses mots… si ces effets de l’alcool sont bien connus, les neurosciences permettent aujourd’hui d’en expliquer la cause.

Publié le: 
08/03/2019

Une consommation d’alcool a un effet psychostimulant excitant à faible dose. Quand l’alcoolémie s’élève et dépasse les 1g/l (valeur moyenne car très variable d’un sujet à l’autre), les effets sédatifs prennent le dessus. Apparaissent alors progressivement des troubles de la vigilance, de la coordination, de l’équilibre et de la parole. Ces derniers sont dus à l’impact de l’alcool sur le cervelet (du latin cerebellum = petit cerveau), structure située à la partie postéro-inférieure de la boîte crânienne. Le tableau est complété par des vertiges dûs à une atteinte du système vestibulaire de l’oreille interne.

Cervelet sur une coupe sagittale du cerveau

Les troubles de l’équilibre peuvent être évalués par l’épreuve de Romberg qui consiste à examiner la stabilité d’un sujet se tenant debout, les bras ballants, les talons joints et les pieds légèrement écartés à 45°. Le test est effectué les yeux ouverts puis fermés. A l’état normal aucune oscillation n’est constatée. Un autre test consiste à demander à la personne d'essayer de rester au moins cinq secondes sur une seule jambe, celle de son choix, les yeux pouvant rester ouvert. 
Les épreuves consistant à mettre le doigt sur le nez, le talon sur le genou, exécutées les yeux ouverts puis fermés permettent d’évaluer la coordination en mesurant la précision et la direction du geste. On examine s’il existe un dépassement du but, un ratage de la cible, des oscillations en fin de parcours du geste.
Quant à l’élocution, elle est traînante, balbutiante, irrégulière, hachée. La respiration n’est plus en phase avec la parole aussi l’amplitude des mots émis sera très variable, l’élocution est dite explosive.
La présence d’un ou plusieurs de ces signes traduit une atteinte du cervelet, ou dans le langage médical un syndrome cérébelleux.

Le syndrome cérébelleux

Le cervelet n’est pas à l’origine des mouvements. Il les coordonne et les synchronise à partir des signaux qu’il reçoit en provenance de nombreuses zones du cerveau, entre autres les systèmes sensoriels comme l'ouïe ou la vision, et de la moelle épinière. Le signal de sortie est véhiculé principalement par des neurones qui utilisent le GABA comme neurotransmetteur. Ils exercent une action inhibitrice sur les cellules cibles, c’est à dire qu’ils empêchent la transmission du signal d’une cellule vers une autre. L’absence de ces neurones découverts par Purkinje en 1837, alors dénommés cellules de Purkinje, entraîne des troubles moteurs importants. 
L’alcool agit sur le récepteur GABA ce qui explique son potentiel « sédatif » : des travaux sur des cellules de Purkinje isolées ont montré que l’alcool augmente la libération de GABA ainsi que la fréquence des signaux inhibiteurs. Ceci se traduit par une désynchronisation des mouvements.

Les vertiges

Un vertige est une illusion de déplacement de l’environnement autour de soi ou de déplacement de soi-même dans l’espace. Sa survenue provient d’une atteinte du système vestibulaire de l’oreille interne qui contrôle l’équilibre postural, statique et dynamique.


Les canaux semi-circulaires du système vestibulaire : Posterior canal, Lateral canal, Superior canal - Gray’s anatomy 1918

L’alcool va agir principalement sur les canaux semi-circulaires qui renseignent le système nerveux sur les mouvements de rotation de la tête. Ces canaux remplis d’un fluide appelé endolymphe disposent de cellules ciliées enchâssées dans une cupule, une structure en forme de coupe constituée d’une substance gélatineuse. Ces cellules ont pour fonction de détecter les mouvements de rotation. Comme les densités de l’endolymphe et de la cupule sont similaires, la cupule n’est pas sensible à la gravité. 
L’alcool apporté par la circulation sanguine diffuse plus rapidement dans la cupule que dans l’endolymphe. En conséquence, la densité de la substance gélatineuse va s’abaisser aussi la cupule va pouvoir se déplacer librement. Elle devient sensible aux déplacements de la tête de haut en bas et d’un côté vers l’autre mais traduit ces mouvements en signal de rotation. La sensation est que « tout tourne ». La position assise penchée en avant, les coudes sur les cuisses, la tête reposant sur les mains permet d’atténuer le phénomène. Progressivement la concentration d’alcool dans l’endolymphe va s’équilibrer avec celle de la cupule. Celle-ci perd alors la capacité de se déplacer et la sensation vertigineuse se réduit.
Mais ce n’est pas fini ! le phénomène inverse va se produire après l’arrêt de la consommation. L’alcool va disparaître plus rapidement de la cupule que de l’endolymphe aussi la cupule peut à nouveau se mouvoir. Le vertige rotatoire se fait à nouveau sentir, surtout au réveil, caractérisant le « flottement » accompagnant la gueule de bois.

Expériences en laboratoire

Les expérimentations sur les modèles animaux ont permis de mieux mesurer les effets de l’alcool sur le cervelet. Des rats sont placés sur un cylindre horizontal qui tourne sur lui-même à une vitesse déterminée, aussi le rat doit en permanence se mouvoir pour rester sur le cylindre. 
L’incoordination est mesurée par le temps passé avant que l’animal ne tombe du dispositif. Alors que les animaux à jeûn tenaient environ 40 secondes, ils ne restaient qu’en moyenne 30 secondes après administration d’alcool. Un autre dispositif a consisté à analyser la marche en enregistrant les empreintes de pas après avoir trempé les pattes des rats dans de l’encre. Les rats alcoolisés écartaient plus les doigts de leurs pattes, démontrant ainsi une instabilité.
D’autres travaux, toujours menés chez le rat, ont montré que les effets de l’alcool sur l’incoordination, mesurée par la réduction des mouvements, semblaient moindres chez l’animal adolescent que chez l’adulte. Cela pouvait être expliqué, au moins en partie, par une moindre diminution de l’activité électrique des cellules de Purkinje chez les rats jeunes par rapport aux adultes. 
Ces constats sont en accord avec le fait que les cerveaux adolescents semblent moins sensibles que les adultes aux effets de l’alcool sur le comportement moteur. Mais ces effets, bien qu’atténués, sont toujours présents.

Auteur(s): 
Bertrand

Nalpas

MD, PhD, Directeur de recherches - Inserm

MD, PhD
Directeur de recherches
Chargé de mission Addiction
Département Information Scientifique et Communication de l'Inserm

 
Une forte consommation d’alcool entraîne des troubles de la parole
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